• Voilà pour se faire plaisir(s) en cette fin d'année, un florilège de témoignages venant d'enseignants de tous niveaux de classe pour dire que les plaisirs de classe, c'est possible... et que ce n'est pas secondaire dans les apprentissages.

    977. C'est quand l'élève qui pleurait en début d'année à l'idée de danser devant ses camarades se porte volontaire pour faire un numéro de zombie parmi 5 élèves devant plus de 200 spectateurs.

    978. C'est quand A. fait gréve pour le climat un vendredi et l'explique en classe en reprenant les notions de géographie vues il y a deux mois...

    979. C'est quand V. range avec précaution et pour la première fois de l'année son devoir dans son classeur...

    980. C'est quand T. , 16 ans, ayant fini l'évaluation avant les autres, dessine le portait de Christophe Colomb sur sa copie...

    981. C'est quand j'ai vu un élève très moqueur expliquer gentiment et sérieusement à une petite fille de la classe comment faire des points au tricot lors d'un atelier laine.

    982. C'est quand j'écoute et retranscris les ateliers « Je réfléchis » (ateliers philo inspirés par Jacques Lévine) enregistrés dans ma classe et que je découvre, souvent après coup, la richesse et la profondeur des échanges entre élèves.

    983. C'est quand une élève peu sûre d'elle l'an dernier, très émotive, est l'une de celles qui vient le plus régulièrement présenter des objets, des livres ou des histoires au « Je fais partager », et que sa maman me dit qu'elle n'en revient pas.

    984. C'est quand, alors que j'attendais depuis plusieurs minutes que les élèves arrêtent de pouffer et ricaner après une récréation agitée pour pouvoir commencer un moment de relaxation, je leur ai dit : « Bon, on va rire un bon coup tous ensemble » et que toute la classe est partie d'un énorme éclat de rire… puis que moi aussi j'ai été emportée par cette bonne humeur alors que j'étais exaspérée l'instant d'avant. Et que l'élève à côté de moi a dit comme pour elle-même : « C'est aussi une bonne relaxation, de rire. » C'est tellement vrai.

    985. C'est quand la "tenue de la boum" de la classe transplantée de T. était un déguisement de dinosaure.

    986. C'est quand mon élève "difficile" qui m'en a fait baver toute l'année vient me demander pardon et me dire que je suis la meilleure des maîtresses !

    987. C'est quand en classe découverte à la mer, les élèves de ma collègue me voyant passer devant leur chalet me demandent de leur faire un câlin pour bien dormir.

    988. C'est quand un élève timide et peu à l'aise à l'oral est élu délégué de la classe d'eau et parle devant les 6 classes impliquées dans le projet.

    989. C'est quand la classe monte sur scène et délivre le magnifique travail fait en classe de la reconstitution d'une cérémonie du début de la saison de l'abondance. Les larmes aux yeux !

    990. C'est quand un tout petit s'autorise à participer pour la première fois au bilan de la journée... Des petits pas vers les autres... Et séquence émotion pour la maîtresse.

    991. C'est quand à la séance de voile en juin, je vois E. sourire sincèrement pour la première fois de l'année.

    992. C'est quand j'amène en classe un objet qui suscite plein de questions et d'envie de manipuler (en l'occurrence un sablier magnétique).

    993. C'est à la fin du spectacle d'école, quand O., qui trouvait les répétitions trop longues, me dit : "c'est déjà fini ?!"


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  • Voilà pour se faire plaisir(s) en cette fin d'année, un florilège de témoignages venant d'enseignants de tous niveaux de classe pour dire que les plaisirs de classe, c'est possible... et que ce n'est pas secondaire dans les apprentissages.

    958. C'est quand une classe de CM1 agitée, très peu concernée par les apprentissages et trop peu coopérative, devient le temps d'une représentation au Printemps théâtral des écoles, un collectif de comédiens, unis, à l'écoute des uns et des autres, pour 25 minutes magiques, presque hors du temps...

    959. C’est quand A., qui a vraiment des difficultés dans l’apprentissage du français, fait des présentations tous les matins en utilisant son langage, et que les autres enfants, très patiemment, le regardent et l’encouragent en lui posant des questions.

    960. C’est que E., qui est en PS et très en retrait de la classe depuis le début de l’année, parle fort en regroupement et que je suis obligée de lui demander de se taire. 

    961. C’est quand un grand (GS), va chercher un petit (PS), alors en colère dans un coin de la classe, lui parle tout doucement pour le calmer et le ramène tranquillement dans le groupe. 

    962. C’est quand des enfants débattent à bâtons rompus sur une création mathématique en pyramide pour essayer de formuler la manière de s’y prendre pour la réaliser.

    963. C’est quand T. qui avait très peu confiance en soi et peur de l’échec, m’a dit un jour avec de la jubilation dans les yeux : « J’ai réussi ! ».

    964. C’est quand K. qui aime le dessin d'histoire, décide d’aider S. qui me dit qu’elle n’a pas d’idée et qu’elle ne sait jamais quoi dessiner. Le dessin à quatre mains est alors plus précieux. 

    965. C'est quand j'ai appris que la LV2 chinois ouvrirait dans notre collège l'an prochain et que j'ai eu le plaisir de l'annoncer à M., élève de sixième, que je qualifierais de réservé. En effet, désirant étudier cette langue qui ne faisait pas partie de notre offre de langues, M. m'avait demandé s'il pouvait lister les élèves qui voulaient apprendre le chinois en cinquième. Il s'était donc autorisé à agir pour rendre possible son projet. Il a mené son enquête avec un grand sérieux. Appuyée sur cette liste de 19 noms, la demande a été remontée à la DSDEN, avec succès.

    966. C'est quand mes élèves me disent : "Mais en fait j'aime bien l'histoire".

    967. C'est quand d'anciens élèves qui n'ont pas cours viennent passer leur journée dans leur ancienne classe.

    968. C'est quand les élèves créent un tableau pour  les prénoms des deux poissons de la classe, qu'ils font tourner la feuille parmi leurs camarades et demandent à voter en conseil pour choisir parmi les propositions.

    969. C'est quand E., 4 ans, présente un kaléidoscope qu'elle a fabriqué et qu'ensuite nous chantons tous et toutes ensemble le mot kaléidoscope pour apprendre à le prononcer. Et c'est quand A., 3 ans et 11 mois, après avoir chanté kaléidoscope dit : "c'est un peu difficile mais c'est beau".

    970. C'est quand, début juin, M., 3 ans et 9 mois, prononce sa première phrase intelligible et Y., 3 ans et 11 mois, lui fait un bisou.

    971. C'est quand, toujours Y., 3 ans et 11 mois, me dit: "Maitresse tu m'as coupé la parole !"

    972. Ce sont les histoires racontées par les enfants que je transcris, que nous avons mis dans le journal, et que nous lisons à la fin de la journée....

    973. C'est quand G., 14 ans, explique en conseil de classe toutes ses difficultés et affronte crânement les regard des adultes...

    974. C'est quand E. écrit sans ciller pendant une heure et se dit finalement que le français c'est bien....

    975. C'est quand A. me donne en début de séance le tesson de bouteille acéré qu'elle a dans la poche...

    976. C'est quand D. reprend son texte en ayant corrigé presque toutes les fautes d'accord, y compris le participe passé...

    PS : Lire aussi cette séquence parue en 2014 : C'est quand en 2014


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  • Mardi : traverser les visages fermés

    Matinée-grillage.
    En cette dernière semaine d'avant vacances, j'arrive avec la conviction qu'il nous faut vivre une journée sans écarts. Sans sorties de piste. Sans risque de dérapage. Une journée qui, pour une fois, serait banale. Normale. Normée par un emploi du temps dénué de surprises.
    J'incarne avec zèle mon rôle de gardien du cadre, bloquant les surgissements, les tirs de leurs désirs, qui nous conduiraient hors du terrain :

    « D'accord, mais ça n'a pas de rapport avec ce dont on est en train de parler. Reviens avec nous s'il te plaît... »

    Et ce jour, comme tout jour, est parsemé de micro-réussites :

    A commencer par la plante.
    C'était leur envie, leur projet : « Il faudrait qu'on ait une plante dans la classe ! »
    Ce matin, après avoir récupéré des pots, de la terre et des graines, après avoir discuté d'où l'on devait la poser, après avoir décidé de qui devait l'arroser, après avoir défini combien de centilitres d'eau il faudrait lui donner et à quelle fréquence... ça y'est, enfin, ce matin, on peut concrétiser le projet.
    Un petit pot de terre est posé sur la « table des curieux ». Il y a une graine dedans. Et une fenêtre au-dessus, pour qu'elle puisse prendre le soleil.

    Il y eut aussi les mini-problèmes de multiplication : l'euphorie de s'essayer à fabriquer des histoires de multiplication, après en avoir subi. Le constat, aussi, que ce n'est pas si facile : il ne suffit pas d'imaginer des branchages-à-cabanes et de leur attribuer des nombres pour aboutir à une histoire appelant une multiplication...

    Et il y eut ce dysfonctionnement en « production écrite » qui nous conduisit à inventer une solution : deux minutes après le début de la séance, je suis entouré par un aréopage d'élèves qui « ont besoin d'aide » parce qu'ils « n'ont pas d'idée ».
    J'interromps la classe pour parler de la situation :

    _ Ok. Stop. Posez vos stylos, j'ai besoin de votre attention. Regardez ce qui est en train de se passer : j'ai un, deux, trois... – je compte – ...neuf élèves qui réclament mon aide parce qu'ils ne trouvent pas d'idée ! Là, je vais pas y arriver. Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour les aider ?

    Raffut des mains levées (« Moi je sais ! Moi je sais ! »).
    Je rappelle les règles de prise de parole quand on est nombreux et donne la parole à un élève qui n'est pas en train de grimper sur sa chaise en réclamant bruyamment. Comme rappel ça fonctionne, la plupart du temps :

    _ Ils pourraient écrire l'histoire de...
    _ Non ! Ils pourraient écrire une histoire de...
    _ Moi je crois qu'ils pourraient écrire...

    C'est parti : ils veulent tous donner leur idée, y compris une poignée de ceux qui sont venus me voir parce qu'ils n'en avaient pas. Je laisse encore passer 3-4 propositions avant d'intervenir, pour recentrer l'attention sur les demandeurs d'aide :

    _ Ok, les autres vous ont proposé des idées. Est-ce que ça vous suffit ? Est-ce que vous pouvez démarrer ?

    Certains, oui. D'autres, non. Je relance :
    _ Vous avez vu ? Il y a R., A., M., L., T. et I. qui sont encore bloqués. Qu'est-ce qu'on fait ?
    (Moi je sais ! Moi je sais!)
    _ Moi, je vais écrire une histoire de...
    J'interromps :
    _ Oui, d'accord, mais ça c'est ton idée à toi. Et tu as vu que, pour eux, ce matin, ça ne suffit pas. Ça ne les aide pas. Alors qu'est-ce qu'on peut faire pour les aider ?
    Ça y'est. Mes élèves passionnés de tutorat ont capté mon appel de pied :
    _ Moi, je peux l'aider.
    (Moi aussi ! Moi aussi ! Moi aussi !)
    _ Bon, vous avez entendu, il y a plein de monde qui veut bien vous aider. Alors comment on peut faire pour demander de l'aide ?
    _ On lève la main !
    _ On va voir le maître !
    (Non ! Non ! Mais non ! Moi je sais !)
    _ Ben non, ça va pas marcher ça. Le but, c'est justement de pas être obligé d'attendre que je sois disponible...
    _ On appelle G. pour qu'il vienne nous aider !
    _ Non, on va le voir !
    _ Mouuui... Je pense que ça va déranger tout le monde si on fait comme ça...
    _ On se déplace mais on chuchote !
    (Oui ! Oui ! Voilà !)
    _ D'accord. Et si jamais la personne ne peut pas nous aider tout de suite, on fait quoi ?
    (Silence)
    _ Ben oui, imaginez, par exemple, qu'elle soit en train d'écrire : elle a son texte à écrire, elle aussi...
    _ On lui redemande ?
    _ On attend qu'elle ait fini ?
    _ On va voir le maître ?
    _ On n'a pas un outil dans la classe qui permet de demander de l'aide et d'aller faire un autre travail en attendant ?
    _ Le passeport !
    _ Ah mais oui ! Le passeport !
    _ Du coup, voici la règle : ceux qui ont besoin d'aide peuvent en demander à un autre élève en posant leur passeport sur sa table à lui. Le tuteur viendra quand il sera disponible. En attendant, si vous êtes complètement coincé, vous faites autre chose. Vous pouvez prendre un livre ou avancer un autre travail. Mais vous n'avez pas le droit de rien faire ! Je veux pas avoir à vous reprendre parce que vous vous promenez ou parce que vous dérangez les autres ! Est-ce que ça vous convient ?

    « Oui » général. C'est un « oui » mécanique. Un réflexe scolaire acquis. Il ne vaut pas forcément approbation. Mais je m'en satisfais, sans être complètement dupe :

    - Alors on reprend : c'est parti ! »

    Je suis plutôt content. Je me dis qu'on n'est pas mal pour un mardi matin.
    Mais j'ai vu l'ombre planer, au retour de récré.
    Ça commence, comme souvent, par une embrouille autour du foot. Et je vois mes grands nerveux, les baromètres de nos orages, déjà hauts en tension.
    Je leur parle. Je tempère.
    Je me dis qu'ils ont faim et que ça va passer.

    Raté.
    Au retour de cantine, la moitié de ma classe a le visage fermé, le front baissé, la nuque raide et un regard de taureau assassin.
    Bien.
    Bien, bien, bien...
    Comment est-ce que je vais les récupérer ?
    J'ai pas vraiment de solution. Je suis pas magicien.
    Alors j'essaie de leur parler :

    « Je sais pas ce qui s'est passé mais, visiblement, vous n'êtes pas en état de vous mettre au travail. Alors on va commencer par prendre un temps pour souffler : relaxation. »

    C'est un collègue de CP qui nous a appris ce rituel, à moi et aux élèves. Une histoire de respirations et de contractions contrôlées. Je ne suis qu'à moitié convaincu de son efficacité. Mais c'est un moyen de prendre en compte leur énervement et de leur donner quelque chose à faire pour essayer de l'apaiser.
    Encore faudrait-il essayer.
    Nombre d'entre eux ne jouent pas le jeu et restent crispés sur leur colère. Je mise tout sur le mimétisme et mène le rituel à son terme.
    Pas un visage ne se rouvre.
    Tant pis.
    De la voix la plus posée du monde, j'annonce qu'on va reprendre le travail comme d'habitude. Qu'ils vont avoir un temps pour avancer leur plan de travail, comme d'habitude. Que ceux qui savent où ils en sont peuvent se lever tranquillement pour aller chercher une fiche. Comme d'habitude. Que je vais prendre cinq minutes pour aller voir ceux qui ne savent plus ce qu'ils doivent faire, ceux qui se sentent un peu perdus.
    Comme d'habitude.

    La tension reste palpable. Certains font l'effort de s'y mettre. D'autres restent bloqués. Murés en eux-même.
    Dans cette ambiance délétère, Y. pique une crise de rage. Évidemment.
    Ne pas se laisser emporter. Attendre que le feu se consume en l'empêchant de se propager.
    Je parle aux autres élèves :

    « Vous l'avez vu comme moi : Y. est très énervé. Vous savez que, dans ces moments-là, on a tous besoin de temps pour réussir à se calmer. Du coup, on va essayer de le laisser tranquille.
    Y, est-ce que tu veux prendre cinq minutes au coin bibliothèque ? »

    Il ne me répond pas. Il se bouche les oreilles.
    Ne te laisse pas entraîner. Ce n'est pas le moment de lui faire remarquer que son geste est grossier : il ne saurait pas quoi en faire ; il y trouverait un nouveau motif de s'enrager. Il sera toujours temps d'en reparler après.
    Laisse-le respirer. Sans complètement l'abandonner :

    « Bon, Y., je sais pas ce qui t'arrive. Je vais aller aider les autres élèves. J'aimerais que tu me fasse signe quand tu seras capable de m'expliquer parce que, pour le moment, je ne comprends pas ce qu'il se passe. Du coup, je ne peux pas t'aider. »

    Lentement, lentement, la tension baisse.
    Nous passons aux arts visuels.
    Et c'est la délivrance. Le calme immense d'après brasier. Un silence. Un silence non-retenu. Un silence volontaire. Pour la première fois de l'année. Les élèves se concentrent intensément sur leurs propositions de dessin pour la fresque. Et ça dure. Quelques murmures à peine. Personne ne veut briser cette paix retrouvée.
    Soulagement partagé.
    Sans trop savoir si j'ai raison de le faire, je finis par mettre un fond de musique.
    Et l'après-midi s'achève dans la douceur.
    Et c'était pas gagné.

    Mercredi : une odeur de vacances

    Ça y'est, ça sent les vacances. On a touché la limite. Rien à voir avec la violence d'hier. Simplement, on n'y est plus.
    Moi-même, je suis arrivé ce matin avec des préparations assez approximatives.
    Quant aux élèves... leur attention fait des confettis. Elle se réoriente vite, vraiment très vite, vers le copain d'en face ou d'à côté. Elle se réoriente et perd tout le reste ; le reste étant la prise en compte du groupe-classe et du maître : la loi du « cours dialogué ».
    Ça sent le dehors.
    Je n'arrive plus à les captiver.

    Il nous reste, heureusement, des projets à finir qui peuvent encore les ressaisir : un livre à terminer et la « fête des 100 jours ».

    Alors nous achevons la lecture du mystère Ferdinand dans un enthousiasme bien trop bruyant et contagieux. Bon, au moins, la fin de l'histoire les aura accrochés...

    Passage aux mathématiques : calcul vivant improvisé.

    « Nous allons écrire des histoires avec les 100 mots que les CP nous ont confiés. Je les ai tous mis dans cette boîte et, maintenant, il faut nous les repartir. Combien allons-nous chacun en piocher ? »

    Une fois le problème résolu et des duos d'écrivains constitués, une fois les mots piochés, je me recule et je les laisse longuement écrire : la « fête des 100 jours » d'école est vendredi. Il nous en reste un seul pour fabriquer nos « petits livres ».

    Mais bon, tout ça, ce sont mes préoccupations d'adulte.
    La vraie nouvelle du jour s'est jouée bien plus tôt : depuis hier, la plante n'a pas poussé !
    Immense déception... aussitôt compensée par une découverte extraordinaire : « regardez ! Regardez ! Il y a une bête dans la terre ! »
    Et les enfants de se précipiter autour du tout petit pot de fleur.

    Le banal peut ressurgir parfois, lorsque mon commentaire se tait...

    FIN

    Jean Teissier


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  • Jeudi : je froisse le temps comme un brouillon

    Contrecoup de la veille : je voudrais que tout se passe de même. Je voudrais pouvoir refaire de ma classe un espace ouvert à la polyrythmie. Alors je laisse de côté tous nos repères temporels : les sabliers, le minuteur, l'emploi du temps... La journée est placée sous le signe du temps que l'on prolonge et du retard assumé.
    Et ça ne fonctionne pas si mal, une matinée durant.
    Je prends le temps et ils me suivent. Ils sont avec moi et c'est plaisant.
    Mais c'est déjà une lézarde.
    Le jeu est inégal. De nous tous, habitants de la classe, je suis le seul qui puisse décréter qu'on va froisser le temps. Je suis un chef d'orchestre, qui impose à ses musiciens de ne plus voir leur partition pour ne suivre que ses indications. Je tombe dans une forme de charisme.

    Les sabliers, le bruitomètre, le minuteur, l'emploi du temps, les métiers, les fiches d'inscription... Tous ces outils dont, comme hier, je voudrais pouvoir me passer. Tous ces outils sont des fragments de loi convertis en objets. Ils servent, c'est certain, à réguler l'activité des élèves. Mais ils créent aussi la possibilité d'une distance entre la loi commune et la voix du maître. Elle doit, elle aussi, se soumettre aux sabliers qui sonnent, à l'emploi des métiers, à toutes nos inscriptions... C'est au travers de tels outils, manipulables, institués, que s'éprouve un passage de relais.
    En me passant de certains d'eux, je redonne, certes, de la place à une vie plus simple, moins rigoureuse. Mais je restaure aussi une vieille vérité scolaire : la domination du maître sur les élèves.

    Ça a des conséquences.
    D'abord je parle beaucoup.
    Lorsqu'on sort du cadre que chacun maîtrise, il faut expliquer. Beaucoup.
    Tout, presque tout, est fait grâce à cette forme, étroitement contrôlée par le maître, qu'on nomme « oral collectif » ou « cours dialogué ».
    Et ça fonctionne. Et c'est pas triste.
    Ils entrent avec enthousiasme dans la découverte de la multiplication par deux. Je n'en suis pas très étonné : la multiplication a tout de la puissance mystérieuse...
    Je suis nettement plus surpris de les voir me suivre avec le même degré d'enthousiasme dans le repérage de noms et verbes.
    Ce n'est pas triste donc. Même si ce n'est pas sans effets :

    Premier constat : à force de prendre du retard, le temps de maths est bien trop court. Je tombe dans un cours magistral, logique donc facile à suivre, mais ne laissant aucun temps pour leur propre gymnastique mentale. Ne leur donnant aucune chance de refaire par eux-même le parcours.
    Dans un instant de vertige, je me rappelle ces démonstrations de théorème au lycée, que nous faisions semblant d'écouter... La récréation vient à point pour balayer les traces de cette folie.

    Deuxième constat : en fin de matinée, ils se lancent dans l'écriture, sans hésiter et sans consignes. J'ai oublié de leur donner. Mais je nous ai déjà tellement saoulés de directives à écouter que je les laisse dans leur roue libre.

    Et puis survient l'après-midi.
    Je suis dans le même état d'esprit. Mais ça devient un chouïa plus difficile.
    Un gros chouïa tout de même.

    I., malade depuis deux jours, est de retour parmi nous. Façon de parler. Il ne fait rien, s'agite et tousse beaucoup.

    Il y a G. et Y. aussi. Ils sont revenus tendus, nerveux à s'en manger le pull.

    Je finis par tout arrêter pour prendre le temps de recaler les règles ; ces règles que, depuis le matin, j'ai moi-même égratignées.
    Ça ne résout rien mais ça paye.
    Ça redonne un espace connu à leur difficulté à être avec nous, ici et maintenant.
    Ça temporise.
    Et l'après-midi s'achève dans une ambiance bizarre, alimentée par l'envie continuée d'en être d'une partie des élèves et par le besoin viscéral de fuir d'une autre poignée.

    Vendredi : tout grince et craquelle

    C'est relou.
    Les rouages sont les mêmes mais tout grince et craquelle.

    Tous les élèves sont présents. Les deux enfants qui étaient malades sont revenus, fatigués, décalés, le dernier jour de la semaine. A contre-temps complet.
    Tous les élèves sont là. Mais leur attention se disperse comme des moutons qui fuient. Le temps d'en rattraper un, trois autres se sont barrés.
    Alors je m'arrête. Je recadre. Je reprends. Je répète. Encore et encore. Et je commence à m'agacer.
    Ils sont égaux à eux-même, pourtant. Ils ne font rien d'extraordinaire. Mais ça grince de partout. La machine est rouillée et ma patience dépassée. J'entre dans cet état de raideur relationnelle, entre colère feinte et sincère, où je commence à aboyer.
    Le genre d'état qui fait tache d'huile. Ils ne se supportent plus non plus. Les petits gestes deviennent des drames et, bientôt, ils s'accusent de « copier ».
    Alors ça, ça m'énerve :

    « Mais enfin ! Quand bien même ce serait vrai, qu'est-ce que ça peut te faire ? C'est pas une éval, que je sache ! Si ça se trouve, s'il te copie, c'est que t'as eu une bonne idée ! Ou alors c'est qu'aujourd'hui, il a pas envie de réfléchir mais ça, c'est son problème, pas le tien ! »

    Oui, moi aussi, je me suis connu plus malin.
    Ce jour aurait été moins raide, j'y aurais vu une occasion de débat philo autour de la notion de travail : ça veut dire quoi, travailler pour toi ? Et travailler avec d'autres ? Et puis, ça sert à quoi de travailler, au fond ?
    Mais on n'est pas toujours malin.

    Et la journée se passe, en toute inefficacité.
    En fin d'après-midi, les esprits renâclent tellement au changement d'activité que nous ne ferons pas de musique. Je leur ai fait préparer leurs sacs avant. Et le temps et la faculté d'attention qu'il nous reste se perd dans une dissipation d'énergie peu créatrice.

    Pourtant, même au milieu de cette journée de merde, des bouts d'idées jaillissent.
    Il y aura eu ce moment de vraie discussion où ils se sont appropriés le tableau pour s'interroger mutuellement sur des techniques de dessin.
    Et il y aura eu, en expression corporelle, ces moments imprévus de danse en groupe.

    Deux magnifiques pieds de nez à l'ambiance de la journée...

    Fin de la partie 2

    Jean Teissier


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  • Lundi : une journée laborieuse

    Je parle sans fin dès le matin.
    Je les noie sous un torrent d'informations, qu'ils n'écoutent plus, qu'ils ne retiendront pas. Des paroles de lancement, de mes ajustements, des messages aux parents, de l'institutionnel... j'ai fait un gros paquet. Je voudrais pouvoir tout leur livrer d'un coup. M'en décharger la tête et m'en débarrasser.
    C'est idiot.
    Et je parle trop.
    C'est une parole sans espace. Sans interlocuteurs réels. Le flux d'informations n'appelle aucune réponse. Il impose sa loi aux corps, auxquels il voudrait « donner forme ». Qu'il prétend informer. Il tolère, tout au plus, les demandes de précisions. Et il génère du commentaire. Deux formes de réaction possibles dans lesquelles les élèves s'engouffrent, prolongeant ce temps trop long, dans lequel nous nous abîmons, eux, moi, tous.
    Je parle trop. Sans le vouloir, sans m'en rendre compte.
    Ce n'est que lorsque j'annonce qu'on passe au plan de travail que j'aperçois quelque chose : des corps qui se relâchent, des visages qui s'éclairent.
    Mais je n'ai pas le temps de comprendre, d'interroger ce qui vient de se passer.

    De toute façon, ce matin, je suis inquiet.
    Pour la première fois de l'année, je leur distribue un plan de travail non-complété, en leur disant que c'est à eux de le faire : de regarder où ils en sont dans leurs ceintures de maths et dans leurs fiches de français... et de le noter. De se projeter dans ce qu'ils ont à faire.
    Je suis inquiet.
    Ce n'est pas un choix, ce passage de relais. C'est une erreur d'anticipation. Vendredi dernier, je leur ai rendu leurs cahiers, en oubliant que j'allais en avoir besoin pour contrôler et mettre à jour mes fiches de suivi. Et me voici, lundi, obligé de faire confiance à leur maîtrise de nos outils...
    Ils ne se posent pas tant de questions. Ils se lancent, un peu foutraques. Et c'est loin d'être efficace pour tous. Mais ils se lancent et je me dis : « Tiens, un seuil a été atteint : ils peuvent s'organiser. »

    Ce n'est pas exactement vrai.
    Il y a toujours un décalage entre ma perception des étapes qu'ils franchissent et leurs sentiments de maîtrise. Demain, après-demain, ce qui s'est joué ici sera comme effacé de leurs rêves. Tout sera à refaire. Il faudra tout redire.
    Et je dois me méfier de mes propres désirs, qui voudraient faire de circonstances soudaines un socle, sur lequel bâtir une suite... C'est une pensée de chef de gare, une projection d'homme arrivé. Ce n'est pas ce qu'ils ont éprouvé.

    Je ne vois qu'un reflet déformé de leurs vies. Mais c'est du bord de ce miroir que je m'adresse à eux.

    Le temps file : nous passons à la « production écrite ».
    Aujourd'hui débute un grand projet : écrire, en écho et pour d'autres, en vue de la Fête du Livre. Inventer son personnage pour qu'il en rencontre d'autres, ceux des autres, au sein d'une « Grande Forêt » qui devienne à la fois une fresque et un livre...
    Un personnage / une émotion / un désir.
    La consigne est modélisée et stricte. La prise de notes, elle, est libre. Beaucoup écrivent, certains dessinent.
    Et c'est un moment tranquille. Je le laisse se prolonger, bien au-delà de la récré : je me dis qu'il faut que chacun parvienne à un récit. Il le faut pour qu'ils puissent tous le partager aux autres, entre eux, en fin de matinée.

    13h50. Début d'après-midi.
    Pour me rassurer moi et ma bonne conscience enseignante, j'essaie de rattraper la séance de maths que nous n'avons pas faite le matin.
    Mais c'est l'après-midi.
    Leur attention vacille et fuit. Et me voici, à nouveau en magistère, à courir après leurs envies qui décrochent, en agitant des carottes artificielles : « Allez, courage, il ne nous reste plus qu'à... Cessons de perdre du temps et alors nous pourrons... ».

    La séance d'E.P.S (Education Physique et Sportive) qui s'ensuit est un bouchon qui saute.
    Violente libération : ça crie, ça boude, ça pleure au sein de chaque équipe. Parce qu'on n'est pas toujours d'accord, qu'il faut bien jouer ensemble et qu'il arrive qu'on perde.
    Je nage en plein malaise face à leur frustration compétitive.
    Je calme, je recadre, je gronde, je régule... Mais au fond je ne sais pas quoi faire avec leurs émotions. Alors, maladroitement, j'essaie de les mettre à distance de leur colère. Je leur dis que « ça arrive », qu' il « n'y a pas de quoi en faire une histoire », que « ce n'est pas si grave ». Et pourtant je sais bien que si... Si, bien sûr, c'est grave. Il n'y a rien de plus grave pour ceux que cela submerge.
    Recouvrir leurs maux de mon discours d'adulte les a sûrement fait taire. Il n'est pas certain que cela les ait aidés.

    C'est sur cette note plutôt amère que la journée s'est terminée.

    Mercredi : aujourd'hui, le soleil n'a dérangé personne

    A quoi ça tient ?
    Je n'en sais rien.
    Peut-être au nombre réduit d'élèves : il y avait trois absents ce matin.
    Peut-être à la douceur du jour : soleil brillant.
    Peut-être simplement que c'était mercredi.

    Peut-être aussi, sûrement même, que le démarrage étrange a joué : aujourd'hui, ils ont commencé sans moi. Ils sont entrés en classe sans moi ; ils se sont mis au travail sans moi. De 8h20 à 8h50, j'étais ailleurs, au cabinet médical du groupe scolaire, en train de signer un P.A.I (Projet d'Accompagnement Individualisé : document autorisant les adultes signataires à administrer un traitement médical à un enfant. En l'absence de P.A.I., il nous est interdit de donner quoi que ce soit qui puisse s'apparenter à un médicament). Le rendez-vous était prévu. Un remplaçant aussi, même s'il n'est pas venu.
    Je le découvre à mon retour en classe, en voyant ma collègue de la classe d'à côté parler à quelques-uns de mes élèves. Autour d'elle, c'est la ruche, mais une ruche apaisée.
    La porte reliant nos deux classes est ouverte.
    D'un côté, ses « grands » CM travaillent ; de l'autre, mes « petits » CE1 travaillent aussi.
    Ça bouge dans tous les sens, en toute tranquillité : l'un va chercher une fiche, l'autre va chercher un livre, un troisième cherche un crayon, un quatrième pose une question... Deux-trois « grands » circulent parmi mes élèves : tuteurs improvisés, visiblement ravis.
    C'est joli.
    J'essaie de m'insérer dans ce flux sans en troubler l'harmonie.
    Ma collègue finit par rapatrier ses élèves. Nous refermons la porte. Mais ça ne perturbe pas les enfants. Ils continuent à travailler.
    Alors j'en profite. Je laisse la dynamique se poursuivre. Pour voir ce qu'elle peut donner. Ce qu'elle va devenir. Par plaisir aussi. Pour me laisser porter, oublieux du temps raidi des programmes. Juste une respiration à l'écart de mon rush mental et de mes angoisses de lapin blanc.

    J'attends les premiers signes de fatigue pour annoncer la suite.
    Rangement. « Quoi de neuf ? ». Mathématiques.
    Je ne suis pas le seul, ce matin, à apprécier cette vibration commune, l'harmonie de nos rythmes. Tout est comme d'habitude sauf que tout passe, tout coule, tout file...
    Récréation. Lecture. Orthographe.
    Nous finissons en avance. Et la matinée s'achève sur un temps semi-libre.

    Ce n'est qu'après le départ des élèves que je réalise : personne ne m'a demandé de baisser le volet. Le soleil qui, d'habitude, les éblouit si rapidement... Ce soleil, pourtant éclatant, n'a dérangé personne aujourd'hui.

    Fin de la partie 1

    Jean Teissier


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