• Il y a trois semaines, nous avons concrétisé un projet évoqué depuis quelques mois avec deux collègues de CP : elles ont accueilli mes élèves de CM1-CM2 dans leurs classes dédoublées (à 13-14 élèves) pour servir de « scribes » à leurs élèves et retranscrire leurs textes libres.

    J'avoue que j'étais un peu dubitative quant aux productions car plusieurs élèves de ma classe sont peu à l'aise avec l'écrit : l'un est très dysorthographique (l'orthophoniste qui le suit m'a conseillé en début d'année de ne passer quasiment que par l'oral avec lui), un autre écrit très gros, sans suivre les lignes de son cahier et quasi-phonétiquement, une troisième écrit également avec difficultés des lettres qui s'entremêlent et ne suivent pas les lignes, et un quatrième, très envahi par des problèmes familiaux, est difficilement déchiffrable. Bref : j'avais prévenu mes collègues de ces difficultés éventuelles et nous nous sommes lancés !

    Première séance

    Chaque CM se met en binôme avec un CP. Une feuille et un crayon sont prêts à être utilisés sur chaque table : c'est parti ! Nous avons vécu une demi-heure de concentration impressionnante : les élèves chuchotaient tous, il y avait très peu de mouvements, une atmosphère sereine et calme. Après ces 30 minutes, j'ai demandé à mes élèves de finir leur phrase, de noter les noms sur les feuilles, de me les remettre et de repartir avec moi. Ils ont remercié chaleureusement leurs binômes et nous sommes remontés en classe. J'ai, dès ce moment, été impressionnée par la longueur de leurs textes, notamment ceux de mes élèves les plus en difficulté à l'écrit.

    Nous avons parlé de cette expérience en arrivant dans la classe : ils étaient attendris et émerveillés par les CP et leur imagination, m'ont demandé quand on y retournerait. Un enthousiasme général ! Et j'ai senti que mes élèves se sentaient « investis d'une mission » : ils étaient fiers d'eux. Je les ai bien sûr félicités pour leur attitude et l'intensité de leur concentration. J'ai vraiment eu la sensation d'un moment presque magique, de dépassement de soi, vécu par tous mes élèves, sans exception. Mes deux collègues m'ont ensuite fait des retours similaires : leurs élèves avaient été impressionnés par « les grands » et s'étaient également dépassés, concentrés. Ils s'étaient sentis importants et mis en valeur. On peut parler de « gagnant-gagnant », non ?

    Michèle Sillam, animatrice du groupe de soutien au soutien auquel je participe, a eu la réaction suivante lorsque je lui ai fait part de cette expérience jubilatoire : « Comment appelle-t-on le fait de faire dicter le texte d'un élève qui n'écrit pas encore à quelqu'un ? Une ”dictée à l'adulte” ! Tu as renvoyé à tes élèves le fait qu'ils étaient responsables et dignes de confiance vis-à-vis des CP et ils ont agi en conséquence ! »

    Épilogue

    Nous avons fait ensuite deux autres séances, avec des moments de corrections orthographiques et syntaxiques entre autres, et les productions sont pour la plupart longues et imaginatives. Ils les ont également illustrées ensemble. Nous allons en faire un recueil de textes que nous distribuerons aux trois classes (et aux autres !).

    Charlotte Marin

    POUR ALLER PLUS LOIN

    1) Les groupes de "soutien au soutien" 

    https://www.agsas.fr/soutien-au-soutien/

    2) Eloge du mélange des âges

    http://laclasseplaisir.eklablog.com/plaisir-vecu-212-eloge-du-melange-des-ages-a148903440

    UNE QUESTION

    Qu'est-ce qui fait qu'une activité que nous proposons provoque la mobilisation de chacun ou pas ? 


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  • C’est un plaisir doux-amer…

    Je lis aux enfants un livre sur les droits de l’enfant. Il énumère simplement les différents droits de la CIDE, dans un langage adapté aux enfants, en disant « tu ».

    Première réaction, à chaud, par une petite fille pleine d'impulsivité : « Quand j’étais dans la famille d’accueil, on me poussait, on me tirait, on me traitait mal, ils n’avaient pas le droit ! ». S’ensuit une discussion sur les violences que peuvent commettre les adultes envers des enfants. Je leur parle du numéro 119, du fait que c’est important d’en parler à un adulte de confiance, si jamais ça leur arrive.

    Je dis : « Aucun adulte n’a le droit de taper les enfants. Personne n’a le droit de taper les enfants. »

    Des yeux ronds.

    « Mais ma mère, elle n’a pas le droit de me taper ?

    - Non.

    -  Mais quand on me tire par l’oreille ?

    - C’est interdit.

    - Mais quand les parents sont énervés ?

    - C’est interdit. Même si les adultes sont très en colère ils n’ont pas le droit de frapper les enfants. »

    Au-dessus du masque, je ne vois que leurs yeux, incrédules, ouverts comme des billes.

    Le lendemain, en introduction de la suite du travail sur les droits de l’enfant, je demande : « Que pourrait-on faire pour que les droits des enfants soient mieux connus et mieux respectés ? » La première réaction : « Le dire à nos parents ! »

    Ce sont des moments doux-amers, mais ce sont des moments où en tant qu’enseignante, j’ai vraiment l’impression d’avoir servi à quelque chose. Quel plaisir de voir ces enfants s’éveiller à la conscience de leurs droits !

    Lily Parent

    POUR ALLER PLUS LOIN

    1) Le Nouvel Educateur : Faire vivre les droits de l'enfant

    https://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/60271

    2) Co-éducation à l'école

    https://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/49701

    UNE QUESTION

    Comment éviter de faire surgir des conflits de loyauté ? 


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  • Un mercredi de juin. Dix enfants de 4 ans, 5 mamans d’élèves et 2 maîtresses regardent un plan de Lyon.

    « Voilà où est notre école. Là c’est le Rhône, là, la Saône. On va partir par cet escalier... au début ce sera le chemin qu’on connaît, celui qu’on prend pour aller au jardin régulièrement. Mais ensuite on va descendre jusqu’au bord de la Saône, traverser sur la passerelle, et remonter sur la colline en face. Vous verrez, ce sera une randonnée sur un chemin étonnant, on se croirait à la campagne»

    Plaisir VECU 220 : Histoire d'un refus

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les enfants s’élancent joyeusement. Ils sont contents de se retrouver, d’être ensemble.

    La balade dure deux heures. Que de choses à découvrir, si proches de l’école et pourtant jamais explorées!

    Devant la gare saint Paul, on s’accroche aux grilles pour regarder les trains.  On grimpe un vieil escalier, on observe les façades, on regarde la vue. Puis c’est le chemin de Montauban. C’est bien vrai qu’en pleine ville, ce chemin est étonnant. Je l’ai découvert pendant mes balades du confinement . On peut y aller à pied et pourtant on ne le connaît pas : plaisir de partager cette découverte de notre « presque-quartier ».  Pause sur la piste de la Sarra. Petit goûter, jeux de devinettes. On redescend par un autre chemin, on traverse par une autre passerelle. On est des explorateurs.. il faut remonter, on est fatigués. Mais que de bonheur !

    Plaisir VECU 220 : Histoire d'un refus

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Mais que faites-vous là, enfants, mamans et maîtresses, un mercredi de juin ? La Ville de Lyon aurait-elle remis la classe le mercredi ? » Non, ce n’est pas vraiment la classe, c’est juste un « rendez-vous de déconfinement ».

    C’est quoi l’histoire?  Juste l’histoire d’un refus.

    Vous vous en souvenez :  le 11 mai, les écoles avaient ouvert à nouveau, après trois mois sans se voir. Soulagement ! Pourtant, il s’était avéré que notre institution était dans l’incapacité de recevoir vraiment les élèves, à cause des restrictions liées au protocole. En particulier, les élèves de PS et MS « non prioritaires » n’avaient pas leur place. A l’école, toute l’équipe avait mis beaucoup d’énergie pour un accueil le plus acceptable possible d’un très petit nombre d’enfants , pendant que tous les autres étaient encore à la maison ! Insupportable à mes yeux. 

    Alors j’avais décidé d’agir auprès de tous ces enfants non accueillis à l’école, à l’heure du déconfinement. Comment les aider à sortir, à renouer un contact avec le groupe, avec la nature, avec l’activité physique?  J’ai imaginé deux actions croisées, et un message adressé aux familles :   l’école ne peut pas  recevoir vos enfants mais vous n’êtes plus confinés, alors sortez ! Allez au contact de la nature et rencontrez-vous !

    Première action : les « défis-nature »

    Chaque semaine, un « défi-nature » proposait une activité à réaliser dehors : dessiner un arbre ou un paysage, observer et photographier un animal, faire une mini-randonnée, rouler en rollers ou en vélo … avec photos dans le journal de l’école chargé de faire le lien entre « dedans et dehors ».

    Deuxième action : les rencontres enfants et parents

    Pour partager ces « défis-nature », pour reconstituer le groupe-classe et passer à nouveau du temps ensemble, je n’avais pas de cadre institutionnel. Alors j’ai contacté  les deux mères d’élèves élues de ma classe, et leur ai confié mon désarroi devant le peu d’enfants reçus à l’école. Grâce à leur enthousiasme et à leur confiance, nous avons convenu d’organiser ensemble des rendez-vous hebdomadaires pour parents et enfants dans les parcs du quartier ou pour des balades. Elles se chargeraient de l’invitation par mail. De mon côté, je contacterais les  familles à qui j’avais rendu visite pendant le confinement, qui risquaient de passer à côté de la proposition. Résultat : quatre rendez-vous, avec pour seul cadre la bonne volonté, la solidarité citoyenne et l’appui sur le vécu de la classe. Quasi tous les enfants de la classe ont pu s’y retrouver au moins une fois. L’un est venu avec grande sœur et petit frère en poussette. Un autre avec son petit voisin. Un troisième a participé à chaque rendez-vous, après que je sois allé le chercher chez lui, car sa maman ne pouvait pas sortir. La mixité sociale de la classe a été recréée, avec de beaux échanges entre enfants et entre adultes… dans le respect des règles de distanciation (physique, pas sociale !) 

    L’apprentissage scolaire reprenait vie, à l’extérieur, et sous une nouvelle forme.       

    Catherine Hurtig-Delattre

    POUR ALLER PLUS LOIN

    1) Sortir

    https://www.icem-pedagogie-freinet.org/accueil-sortie

    2) Travailler les relations enseignants-familles

    http://centre-alain-savary.ens-lyon.fr/CAS/relations-ecole-familles/dispositifs/les-entretiens-enseignante-parent-s-un-dispositif-institutionnalise

    UNE QUESTION

    Faut-il désobeir pour rester vivant (au sens plein du terme) ?


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  • A force de présence,

    par la porte entrouverte,

    ils entrent dans la classe,

    un à une, goutte à goutte,

    ils écornent l'écorce

    de mon imaginaire.

           Il déboule en premier, comme un gros chien ravi. Il se précipite, à travers tables et chaises, vers la première personne qu'il croise et qu'il souhaite aimer. Insouciant du chaos que toute sa joie génère. Il faut dire qu'il a quelque chose à dire, et en urgence : car, à la porte, il a trouvé deux cailloux et puis quand il était en vacances il est monté sur un manège, mais il a vu un enfant qui a gardé ses chaussures, est-ce que ce sera bientôt son anniversaire ?

    Chaque souvenir qui remonte le saisit et lui impose d'en faire part à la cantonade. Il n'a pas de porte de derrière.

           Elle s'avance toute en nonchalance insistante. Elle joue à mademoiselle Chat. Comme un chat, elle semble toiser ce monde à deux pas de distance, dans une sorte de détachement apprêté.  Elle consent à l'existence de ce qui l'entoure, mais dans un style qui semble dire : « Moi, j'arrête quand je veux ». 

    Comme chez les chats, ce n'est qu'une apparence. Derrière le masque, une vigilance crispée, craintive, observe, analyse, calcule ce que peuvent être sa place et ses points de fuite. Une crise suffit à le dévoiler. Sans signe avant-coureur, la voilà qui s'effondre en larmes au milieu d'une séance : « Dans cette école, personne joue avec moi ! » Ce n'est pas vrai ? Ce n'est pas grave : ça déclenche chez les autres un désir de la consoler, qui la rassure. Pour un temps.

      « Et mais je te connais, toi ! »

    Ce n'est pas tous les jours qu'on croise le personnage d'une histoire de son enfance. Cette année, ça risque pourtant d'être le cas souvent. Car cette présence éberluée, derrière de grandes lunettes, c'est bien celle de Chouette-Froussette.

    « La plus jeune, Chouette-Froussette, est jolie aussi... mais elle a peur de la nuit ».

     Henri Dès, Chouette soirée !

    Dans le mini-monde de la classe, tout l'étonne. Y compris de reconnaître le maître avec qui elle travaille depuis une semaine.

    Tout l'étonne et tout l'arrête :

    « Mais je peux pas faire ça, moi ! J'ai pas de chaise !

    _ Oui, en effet, il manque une chaise. Mais regarde autour de toi. Réfléchis. Je pense que tu peux trouver toi-même une solution.

    (Long silence)

    _ Je vais en chercher une ?!

    _ Et bien oui ! Ça me paraît une bonne idée, ça !

    _ Mais... Je prends laquelle ??

    Tout l'étonne, tout l'arrête, tout l'effraie.

     « … chercher un crayon ?! »

     « … mettre ses chaussures ?! »

           C'est un autre type d'oiseau. Un perroquet. Perché sur sa chaise, yeux grands ouverts, sourcils froncés, il répète chacune de nos fins de phrases. Est-ce un signe d'incompréhension ou est-ce un profond besoin de mastiquer des blocs de sens, comme ces acteurs qui mâchent leur texte, pour se l'approprier ?

    C'est un perroquet qui vient de loin. D'une île. La vie l'a déplacé. Il habite désormais un monde étrange, à l'écart de ses terres familières. Dans les interstices où il lui arrive, non de répéter, non de se plier, mais de prendre la parole, il ne cesse d'en témoigner : « Quand j'étais à Mayotte... quand j'étais pas ici... » Ça le saisit parfois sous la forme d'une question qui fige son corps sur place : « Maître... pourquoi il fait froid tout le temps ? »

    C'est un perroquet qui camoufle, dans l'écho de nos mots, un plumage aux couleurs trop vives.

           Voici l'enfant-planète, dont la pensée immense, poursuit sa propre orbite. Il n'a pas encore 6 ans mais il jongle avec les nombres et il lit. Il parle avec feu de ce qui l'intéresse : la trajectoire des astres et son bobo au bras. Tout ce qui se tient en dehors de cette sphère ne l'intéresse pas. Il n'a pas d'attention à lui consacrer. Il l'oublie. Souvent, il ne l'entend même pas. « Écoute ! Ça fait trois fois que Mme F. t'appelle. Tu ne l'entends pas ? » Non, il ne l'entend pas. Il faut qu'un être faisant partie de son univers l'intercepte et lui impose de regarder au-delà des frontières de sa vie : « Regarde ! Elle est là, devant toi. Elle existe. Tu ne peux pas faire comme si tu ne la voyais pas. »

           Lui, c'est la tempête !

    Il se lève, se rassoit, se roule, se traîne, s'agglutine, se relève, part poser son sac, puis le laisse traîner, pour aller chercher sa gourde, qu'il renverse, en se retournant, pour s'accroupir, virer, volter, montrer ses fesses... Cette débauche d'énergie ne l'empêche pas d'écouter, parfois. Sa réponse fuse alors hors de ses lèvres bien avant que sa main ait eu le temps de se lever. Bien avant que son doigt ait pu pointer le ciel, il est saisi par une idée nouvelle, et dérive, et enchaîne, déversant tout ce qu'il peut dans cette parole dont il s'est emparé... « Regardez moi ! Écoutez moi. Moi je sais. Moi j'existe. »

    Son corps et la loi de la classe sont des espaces bien étroits pour contenir un tel déluge de désirs et d'affects.

    Alors, régulièrement, il tombe en fureur ou en tristesse : qu'est-ce que ce monde qui se montre incapable de se porter immédiatement à la hauteur de son existence ?

           Elle n'est pas même un filet de voix. Tout juste un souffle, dans lequel on devine une intention sonore. Il faut se tenir au plus près, scruter au ras du sol, pour en découvrir la source. De l'eau jaillit pourtant bel et bien de ce creux minuscule, caché dessous les pierres. Un filet d'eau persistante, qui revient, qui insiste. S'y exprime une vie têtue qui ne se laisse pas assécher. Elle demande la parole. Consciente qu'on ne l'entend pas, elle ne renonce pas : elle demande la parole. Répondant souvent à côté, elle s'acharne : elle répond, elle participe. Elle impose, au milieu de tant de voix-forces, un murmure qui, subitement ressaisi, lui ébauche un sourire. Parfois.

           « Maître ! Ce week-end, c'était trop bien ! C'est ma sœur qui s'est fait gronder ! C'est pas moi ! »

    Il hésite. Physiquement, il hésite.

    Tantôt, il campe un personnage de calife empâté, un peu en retrait, un peu avachi. Il se pose en vieillard de 6 ans. On ne peut pas lui la faire à l'envers. Il à déjà trop vécu.

    Tantôt, son œil s'allume. Son corps se redresse. Il sait. Ça l'intéresse. Il se sent appartenir au club des sachants. Il vibre du désir d'en parler, d'inscrire ses mots dans les traces de ceux du maître, de l'adulte.

    Entre vieux lion et jeune loup, il hésite. Mais, dans les deux cas, il se situe en écart, par rapport au groupe. Tantôt à côté, tantôt au-dessus, il tient une distance. Il semble devoir exister par différences. Cela me trouble. De spontané, ne restent que ses mains, qui agrippent un crayon et gribouillent son ardoise ou, à défaut, le tapis...

           Elle se tient à l'aplomb. Tranquille de certitudes. Là où d'autres cherchent à mesurer leur place, multipliant les micro-conflits, elle ne cherche pas à s'imposer. Elle est là, assurée, solide. Lorsqu'on lui parle, elle nous répond. Sinon, elle vit sa vie. Une vie dans laquelle le travail scolaire joue son petit rôle, certes, mais moins, tout de même, que les jeux avec ses voisins ou que les cheveux de ses copines :

    « Tu me demandes d'écrire quoi ? « Un lit » ? Pas de problème. Avec plaisir. RBXLOZPAAU. C'est ça ? Non ?! Ah bon. Et ben tant pis... Ne m'en veux pas, va. J'aurai plus de chance la prochaine fois. »

    Elle est sereine. Comme une reine que rien ne peut menacer. Ou comme ces figures de « maman » qu'on trouve dans les albums de Claude Ponti. Elle a d'ailleurs pris sous son aile la trop-petite, la très-blessée, la reléguée.

           Il marche sur son fil, funambule de la loi. Il marche et souvent tombe, quand le sol lui rappelle qu'on ne joue pas impunément avec les forces gravitationnelles d'une classe, d'un groupe. Il tombe et se relève et remonte sur son fil. Il retourne à sa route. Il fait juste attention à la rendre plus discrète, pour ne pas réveiller le monstre qui l'oblige à redescendre sur terre. Ça carbure derrière son crâne de testeur de limites. Ça carbure, ça interprète, ça pousse la compréhension de ses tenants jusqu'à ses aboutissants. Il cherche le déroulé exact de ces lois qui l'enserrent et l'empêchent de voler, d'errer, de butiner d'un copain à un livre, d'un jeu à une idée...

    Il doit bien exister quelque part une manière d'obéir, où on le laisse tranquille, où on le laisse rêver.

           Poisson des profondeurs, perdue au fond du puits, qu'elle est loin de nos vies !

    Il faut la repêcher sans cesse, la sortir de son eau, la ramener vers nos terres... Ça ne l'intéresse pas. A la moindre occasion, quand l'attention décroît, elle retourne à son petit univers. Elle recule discrètement pour rejoindre la bibliothèque. Elle s'assoit sur un pouf et tourne les pages d'un livre.

    On ne peut pas dire qu'elle dérange notre ordre. Elle s'en tient à l'écart, murée dans le silence, sans chercher le regard ou la confrontation. Comme si elle avait intégré que, de toute façon, elle n'était pas de notre monde.

    Il faut la repêcher sans cesse. Il faut la solliciter de près pour qu'elle réponde un demi-mot. Elle n'entre pas dans la parole d'elle-même. Elle préfère montrer, ou parfois frapper. Mais elle préfère surtout s'enfuir. Il faut alors la repêcher. A chaque minute, la repêcher. C'est si long...

           Il y a une autre oiselle ! J'ai failli l'oublier. Il faut dire qu'elle se fait discrète, comme un ibijau gris, l'oiseau-fantôme des guaranis. Elle se fond dans la masse et dans l'absence d'excès : attentive, calme. Invisible. Au sein de l'ordre quotidien, qui s'impose et intimide, rien ne transparaît de sa joie.

    Elle est pourtant si vive. Pour s'en rendre compte, il suffit de la voir rayonner, lorsqu'elle est emportée par un jeu dans la cour. Il suffit de la voir dévorer des histoires à énigmes, sollicitant sans fin sa tutrice de CE1, pour qu'elle lui en lise une autre, et encore une autre, et encore une autre...

    Il a suffi d'une fois, de cet instant où, surprise par un signe de reconnaissance qu'elle n'avait pas prévu, je l'ai vu, d'un même mouvement, se replier et s'ouvrir : un corps qui se fige sous l'impact du signe mais un regard qui brille, des mains qui partent couvrir sa bouche mais qui dissimulent mal la venue d'un sourire...

    C'est un ibijau gris. Une joie cachée derrière l'effroi.

     

    Et moi ?

    Que puis-je bien faire de ça ?

    De toutes leurs différences ?

    De ce qu'elles me renvoient ? 

    Jean Tessier

     

    POUR ALLER PLUS LOIN

    1)La personnalisation des apprentissages

    https://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/36478

    2) La métamorphose de S

    http://laclasseplaisir.eklablog.com/plaisir-vecu-288-la-metamorphose-de-f-a107848748

    UNE QUESTION

    En quoi connaître l'enfant derrière l'élève favorise-t-il les apprentissages ? 

     


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  • Cette année, enfin, j’ai une classe. Une année pour en profiter, sans changer de classe tous les jours. Des CM2.

    Alors, dès la première semaine, je me suis lancée. D’abord, avec ce que je maîtrisais à peu près : Quoi de neuf ? ; Texte libre et plan de travail autonome et choisi librement. Puis le vendredi 4 septembre : le premier Conseil. Bien sûr, je l’avais préparé, surtout pour me rassurer, lâcher prise...mais pas trop. Pas toujours facile de mettre en place une nouvelle pierre sur le chemin de la pédagogie Freinet. Donc, premier conseil, ultra préparé et cadré. Dès le mercredi, j’avais mis en place des billets de couleur pour les remerciements, les félicitations, les soucis et les projets ainsi qu’une boite aux lettres pour les déposer. Pour être sûre d’en avoir, j’en avais rempli quelques-uns, notamment des félicitations.

    Le jour du premier Conseil arriva. Ils ne connaissent pas mais attendent déjà ce moment car l’an dernier, l’enseignante de cette classe était en Pédagogie Freinet et donc faisait des Conseils. Dans leur imaginaire, je pense que c’est le « plus » de la classe des grands : on y fait un Conseil. Je me lance, leur explique le concept, leur présente la feuille de suivi du président et le cahier du conseil avec la fiche d’aide à la prise de note. Je les informe que pour ce premier Conseil, je serai secrétaire et présidente, mais qu’ensuite ce sera leur tour. Finalement ce premier Conseil est un moment paisible et rassurant pour nous tous. Leurs billets et les miens sont lus. Étonnement : la maîtresse aussi peut écrire des billets.  Puis ils sont agrafés dans le cahier du conseil de classe. Pour la semaine prochaine, nous choisissons un président et je serai sa tutrice tout en conservant encore un peu le rôle de secrétaire.

    Au second Conseil, la présidente est fière de s’en sortir presque sans mon aide grâce à la fiche-trame, du coup, les volontaires fusent. Durant ce conseil, des métiers sont décidés. Nous choisissons un nouveau président et une secrétaire dont je serai la tutrice. Le président sera tutoré par la présidente précédente. La formule est actée par les élèves. Rendez-vous vendredi prochain.

    Et c’est ainsi, que dès le 4ème Conseil, j’ai pu m’installer comme mes élèves, les observer et profiter de ce moment de liberté pour eux. Quel bonheur de les voir débattre, s’organiser et décider avec ou sans vote. Un donneur de parole apparaît d’abord que pour le Conseil puis pour d’autres temps de classe. Il est rapidement suivi par celui qui donne les avertissements. D’ailleurs, depuis qu’il existe, il n’intervient presque jamais. De conseil en conseil, les responsabilités s’étoffent, des libertés sont gagnées comme rester en classe pendant la récréation.

    Finalement, une pépite de bonheur pour moi arrive : au 6ème Conseil, A. propose que ce soit un élève qui décide de l’emploi du temps de la semaine. La proposition est validée par la classe et c’est ainsi que lors du dernier conseil avant les vacances, L. présente son emploi du temps qui est ensuite validé par la classe. C’est celui que nous aurons lundi dès la rentrée.

    Sabine Loubet (82)

    POUR ALLER PLUS LOIN

    1) Le Conseil

    https://www.icem-pedagogie-freinet.org/accueil-conseil

    2) Les Responsabilités dans une classe

    https://www.icem-pedagogie-freinet.org/les-responsabilites-1

    UNE QUESTION

    Quelle place/posture doit prendre l'enseignant(e) lors d'un Conseil de classe ? 


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