• Comme chaque année depuis près de dix ans je souhaite mettre en place un blog de classe.

    Je suis dans un REP+ dont le public est très différent de celui des autres REP+ que j’avais pu connaitre. Dans ma classe de maternelle se côtoient des élèves d’une dizaine d’origines différentes. Beaucoup de parents ne savent pas lire, voire parler français. Ils me font confiance pour ce qui est de ce qui se passe en classe, mais sont réticents quant à la mise en place d’un blog de classe. Ils ont peur des images, certains sont dans l’attente de la régularisation de leur situation administrative, d’autres sont encore dans l’angoisse laissée par un parcours migratoire complexe et éprouvant.

    Je décide néanmoins de présenter mon projet lors d’une réunion de parents. Le blog est un des projets de l’année. C’est une forme de partage que je leur propose, une façon de découvrir les codes de l’école en France. J’insiste sur les règles d’encadrement de la mise en ligne des images. Je leur présente ce que cela pourrait donner et c’est l’enthousiasme ! Tous acceptent et signent les autorisations de diffusions des images sur le site sécurisé par l’Education Nationale.

    Nous regardons les photos que je mets en ligne presque tous les jours avec les élèves. Nous les commentons, reparlons de ce que nous faisions. Ce temps d’échange en petit groupe est un atelier de langage riche qui permet aux petits parleurs d’oser s’exprimer. Les plus timides assistent parfois silencieux et c’est avec plaisir que j’accueille leurs sourires. Ils développent leur mémoire d’évocation, construisent leurs phrases, certains jouent avec les structures syntaxiques que je leur propose… Nous apprécions ce temps calme, une sorte de bulle hors du temps pendant laquelle ils sont près de moi, souvent assis par terre, ou collés autour de mon portable. Ils sont libres de venir. Certains restent longtemps, d’autres font une apparition furtive lorsqu’ils entendent leur nom prononcé par un camarade. Ils viennent alors le temps de décrire et d’expliquer ce qu’ils faisaient puis ils repartent à leurs occupations.

    Pendant les vacances le nombre de vues explose. C’est l’occasion de regarder le blog en famille, de partager des temps d’école avec les grands-parents. Quel plaisir d’entendre la fierté des élèves qui racontent ces échanges entre eux par la suite. Je ne leur donne pas la parole spécialement, parce que je ne souhaite pas que le blog de classe soit un support qui différencie ceux à qui on accorde tel ou tel type d’attention. Je regarde le nombre de vues, parce que cela me permet de jauger l’intérêt accordé par les familles, mais n’en parle pas. Il peut néanmoins m’arriver de proposer à un parent qui se plaint de ne pas savoir par son enfant ce qu’il fait en classe, de lui proposer d’aller sur le blog avec lui. En général pas besoin d’incitation, l’enfant est heureux de se retrouver en photo et parle de ce qu’il faisait. C’est alors une entrée en matière pour parler des autres, de la classe, de ses projets…

    Plaisir VECU 216 : Des images pour raconter la classe

    Une maman m’a confié un jour, qu’elle n’avait pas accès à internet, qu’à cela ne tienne, je mets depuis lors mon ordinateur à disposition des parents sur les temps d’accueil. C’est l’occasion pour eux d’échanger à plusieurs.

    Au-delà de donner les codes de l’école, ce blog est un excellent moyen pour entrer en relation : moi avec les familles, les familles avec moi, mais aussi les familles entre elles !

    Clothilde Jouzeau Kraeutler
    REP+, 66


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  • Depuis quelques années déjà, nous avons la chance dans notre département (l'Yonne) d'avoir une association très active qui accompagne un village au Burkina Faso.
    Le groupe Baobab 89 (tel est son nom) par le biais de collectes de stylos usagés parvient à gagner un peu d'argent pour participer au financement de projets dans le village de Zoungou et a ainsi, depuis sa création, aidé à la construction de deux salles de classe.

    Dans notre école, depuis septembre, nous avons créé un partenariat avec l'association et ainsi participé à notre niveau à ces collectes.
    « Grâce à l'aide du groupe Baobab, nous avons pu alléger les classes et n'avoir plus que 100 élèves dans chacune d'elle ».

    Et voilà, c'est là que ça commence...

    Regardez ces yeux ébahis, ces bouches ouvertes pleines de questions... La connexion est établie, il n'y a plus qu'à se laisser porter et écouter paisiblement la voix de ce nouvel ami, ce correspondant qui de ses 50 printemps est venu nous raconter la vie au Burkina Faso.
    Les questions fusent, l'émotion est forte.

    Comment du haut de nos 7,8 ou encore 9 ans, on pourrait imaginer faire 30 km à pieds matin et soir pour aller à l'école ? C'est pourtant ce qui peut se passer sur le continent voisin...
    Cette réalité nous semble si éloignée de notre quotidien alors que face à nous il y a ce témoin, en voyage en France, ami de longue date de l'association et venu accompagner la présidente pour la remise officielle de notre collecte à nous. Des centaines de feutres et autres « outils scripteurs usagés » sont là pour être donnés. Toute l'année, on a cherché, fait les fonds de tiroirs pour être sûr de ne pas en oublier.

    Aujourd'hui notre cadeau, c'est cet échange, cette humanité, ces regards échangés, ces questions pertinentes de nos élèves, la bienveillance des réponses.
    Tous les sujets sont abordés, la vie quotidienne, l'école, l'eau potable, la nourriture, tristement le terrorisme aussi... Et finalement cette question : et toi, tu es heureux dans la vie ?

    Oui, il l'est, et vous ? La réponse est unanime : oui, nos élèves, nous-mêmes, adultes présents, le sommes, peut être pas toujours, tout le temps, soyons honnêtes... On aime quand même bien se plaindre. En même temps, aujourd'hui, à cet instant précis, on n'aurait pas pu être plus heureux que ça. Une heure et demie ça passe vite et on ne peut pas monopoliser la présence de ces belles personnes venues à notre rencontre pour un temps d'échange et de partage très fort que nous ne sommes pas près d'oublier.
    Il semblerait que ce soir, chacun soit reparti bien plus riche qu'il ne l'était et se soit senti pousser des ailes...

    En avant les colibris, il reste mille et une chose à faire, mille et un rêves à accomplir !
    Alors, merci...

    Isabelle Perreau


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  • Ça a commencé l'année dernière avec l'écriture d'un projet pédagogique pour une classe nature de deux fois deux jours ( donc deux nuits avec les élèves), projet validé pour la semaine du 13 mai 2019, encadrement assuré par un animateur de "école et nature," un parent et moi !

    Ensuite et là c'est pas champagne du tout....c'est le dossier sortiesco...avec des papiers, encore des papiers beaucoup de papiers... Pour un risque zéro....hypothétique..., malgré les petites phrases des collègues comme : fais plutôt des sorties à la journée c'est moins de boulot ou encore c'est vraiment du militantisme ! (et oui, un peu !) Vendredi soir j'avais tout le dossier complet de l'annexe 4 aux responsabilités civiles des parents accompagnateurs, bref tout était bon.

    Pour le contexte j'ai une classe de 27 élèves de Grenoble avec un public similaire à une REP. J'ai eu le regret de voir 4 élèves ne pas participer car les parents ont refusé de me rencontrer et n'ont pas répondu aux demandes de la directrice ; ces élèves là seront donc exclus du projet et de son exploitation ultérieure...

    Enfin, lundi matin à 8h45, c'est le grand départ avec mon complément, 23 élèves, l'animateur et une maman. Direction Mont-Saint-Martin en Chartreuse, c'est à 20 minutes au dessus de St-Egreve et 30 minutes de notre école ! Donc pas très loin pour mes grenoblois... mais c'est le
    dépaysement complet pour les élèves...la pleine nature, pas de voiture, un petit village au bout d'une route.

    Au début leur seule envie c'était de jouer dans les chambres. Et petit à petit ils découvrent la joie d'être dehors dans la nature, de jouer avec des bâtons, faire des cabanes, un sifflet en sureau, jouer au cerceau fait en liane, ils délaissent même le foot pour un jeu de molki ou des roulades dans l'herbe. Au bout de ces 4 jours avec quelques perles d'élève : "Et on a le droit de regarder le paysage ?" "Et dans la montagne il y a des tigres et des voleurs ?" (ça c'était avant
    le séjour !) ou "Maitresse il y a une mésange qui me répond !"

    Bref, au bout de ces 4 jours, j'ai une classe soudée, des élèves qui ont eu un vrai bol d'air, loin des jeux vidéos, qui deviennent plus posés, sans ou quasi conflits, sans stress, le programme de sciences de cycle 2 (ceci dit, léger) est balayé ! Et mes élèves ont eu une vraie éducation au développement durable et une réelle sensibilisation à la protection de l'environnement en ayant eu l'expérience de vivre avec et dans la nature.

    Bref, je suis boostée pour la fin de l'année et je vous encourage à dépasser les tracasseries administratives pour profiter d'une expérience unique avec les élèves !

    Delphine, Enseignante en CE1/CE2 à l'école élémentaire Malherbe


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  • Mardi : traverser les visages fermés

    Matinée-grillage.
    En cette dernière semaine d'avant vacances, j'arrive avec la conviction qu'il nous faut vivre une journée sans écarts. Sans sorties de piste. Sans risque de dérapage. Une journée qui, pour une fois, serait banale. Normale. Normée par un emploi du temps dénué de surprises.
    J'incarne avec zèle mon rôle de gardien du cadre, bloquant les surgissements, les tirs de leurs désirs, qui nous conduiraient hors du terrain :

    « D'accord, mais ça n'a pas de rapport avec ce dont on est en train de parler. Reviens avec nous s'il te plaît... »

    Et ce jour, comme tout jour, est parsemé de micro-réussites :

    A commencer par la plante.
    C'était leur envie, leur projet : « Il faudrait qu'on ait une plante dans la classe ! »
    Ce matin, après avoir récupéré des pots, de la terre et des graines, après avoir discuté d'où l'on devait la poser, après avoir décidé de qui devait l'arroser, après avoir défini combien de centilitres d'eau il faudrait lui donner et à quelle fréquence... ça y'est, enfin, ce matin, on peut concrétiser le projet.
    Un petit pot de terre est posé sur la « table des curieux ». Il y a une graine dedans. Et une fenêtre au-dessus, pour qu'elle puisse prendre le soleil.

    Il y eut aussi les mini-problèmes de multiplication : l'euphorie de s'essayer à fabriquer des histoires de multiplication, après en avoir subi. Le constat, aussi, que ce n'est pas si facile : il ne suffit pas d'imaginer des branchages-à-cabanes et de leur attribuer des nombres pour aboutir à une histoire appelant une multiplication...

    Et il y eut ce dysfonctionnement en « production écrite » qui nous conduisit à inventer une solution : deux minutes après le début de la séance, je suis entouré par un aréopage d'élèves qui « ont besoin d'aide » parce qu'ils « n'ont pas d'idée ».
    J'interromps la classe pour parler de la situation :

    _ Ok. Stop. Posez vos stylos, j'ai besoin de votre attention. Regardez ce qui est en train de se passer : j'ai un, deux, trois... – je compte – ...neuf élèves qui réclament mon aide parce qu'ils ne trouvent pas d'idée ! Là, je vais pas y arriver. Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour les aider ?

    Raffut des mains levées (« Moi je sais ! Moi je sais ! »).
    Je rappelle les règles de prise de parole quand on est nombreux et donne la parole à un élève qui n'est pas en train de grimper sur sa chaise en réclamant bruyamment. Comme rappel ça fonctionne, la plupart du temps :

    _ Ils pourraient écrire l'histoire de...
    _ Non ! Ils pourraient écrire une histoire de...
    _ Moi je crois qu'ils pourraient écrire...

    C'est parti : ils veulent tous donner leur idée, y compris une poignée de ceux qui sont venus me voir parce qu'ils n'en avaient pas. Je laisse encore passer 3-4 propositions avant d'intervenir, pour recentrer l'attention sur les demandeurs d'aide :

    _ Ok, les autres vous ont proposé des idées. Est-ce que ça vous suffit ? Est-ce que vous pouvez démarrer ?

    Certains, oui. D'autres, non. Je relance :
    _ Vous avez vu ? Il y a R., A., M., L., T. et I. qui sont encore bloqués. Qu'est-ce qu'on fait ?
    (Moi je sais ! Moi je sais!)
    _ Moi, je vais écrire une histoire de...
    J'interromps :
    _ Oui, d'accord, mais ça c'est ton idée à toi. Et tu as vu que, pour eux, ce matin, ça ne suffit pas. Ça ne les aide pas. Alors qu'est-ce qu'on peut faire pour les aider ?
    Ça y'est. Mes élèves passionnés de tutorat ont capté mon appel de pied :
    _ Moi, je peux l'aider.
    (Moi aussi ! Moi aussi ! Moi aussi !)
    _ Bon, vous avez entendu, il y a plein de monde qui veut bien vous aider. Alors comment on peut faire pour demander de l'aide ?
    _ On lève la main !
    _ On va voir le maître !
    (Non ! Non ! Mais non ! Moi je sais !)
    _ Ben non, ça va pas marcher ça. Le but, c'est justement de pas être obligé d'attendre que je sois disponible...
    _ On appelle G. pour qu'il vienne nous aider !
    _ Non, on va le voir !
    _ Mouuui... Je pense que ça va déranger tout le monde si on fait comme ça...
    _ On se déplace mais on chuchote !
    (Oui ! Oui ! Voilà !)
    _ D'accord. Et si jamais la personne ne peut pas nous aider tout de suite, on fait quoi ?
    (Silence)
    _ Ben oui, imaginez, par exemple, qu'elle soit en train d'écrire : elle a son texte à écrire, elle aussi...
    _ On lui redemande ?
    _ On attend qu'elle ait fini ?
    _ On va voir le maître ?
    _ On n'a pas un outil dans la classe qui permet de demander de l'aide et d'aller faire un autre travail en attendant ?
    _ Le passeport !
    _ Ah mais oui ! Le passeport !
    _ Du coup, voici la règle : ceux qui ont besoin d'aide peuvent en demander à un autre élève en posant leur passeport sur sa table à lui. Le tuteur viendra quand il sera disponible. En attendant, si vous êtes complètement coincé, vous faites autre chose. Vous pouvez prendre un livre ou avancer un autre travail. Mais vous n'avez pas le droit de rien faire ! Je veux pas avoir à vous reprendre parce que vous vous promenez ou parce que vous dérangez les autres ! Est-ce que ça vous convient ?

    « Oui » général. C'est un « oui » mécanique. Un réflexe scolaire acquis. Il ne vaut pas forcément approbation. Mais je m'en satisfais, sans être complètement dupe :

    - Alors on reprend : c'est parti ! »

    Je suis plutôt content. Je me dis qu'on n'est pas mal pour un mardi matin.
    Mais j'ai vu l'ombre planer, au retour de récré.
    Ça commence, comme souvent, par une embrouille autour du foot. Et je vois mes grands nerveux, les baromètres de nos orages, déjà hauts en tension.
    Je leur parle. Je tempère.
    Je me dis qu'ils ont faim et que ça va passer.

    Raté.
    Au retour de cantine, la moitié de ma classe a le visage fermé, le front baissé, la nuque raide et un regard de taureau assassin.
    Bien.
    Bien, bien, bien...
    Comment est-ce que je vais les récupérer ?
    J'ai pas vraiment de solution. Je suis pas magicien.
    Alors j'essaie de leur parler :

    « Je sais pas ce qui s'est passé mais, visiblement, vous n'êtes pas en état de vous mettre au travail. Alors on va commencer par prendre un temps pour souffler : relaxation. »

    C'est un collègue de CP qui nous a appris ce rituel, à moi et aux élèves. Une histoire de respirations et de contractions contrôlées. Je ne suis qu'à moitié convaincu de son efficacité. Mais c'est un moyen de prendre en compte leur énervement et de leur donner quelque chose à faire pour essayer de l'apaiser.
    Encore faudrait-il essayer.
    Nombre d'entre eux ne jouent pas le jeu et restent crispés sur leur colère. Je mise tout sur le mimétisme et mène le rituel à son terme.
    Pas un visage ne se rouvre.
    Tant pis.
    De la voix la plus posée du monde, j'annonce qu'on va reprendre le travail comme d'habitude. Qu'ils vont avoir un temps pour avancer leur plan de travail, comme d'habitude. Que ceux qui savent où ils en sont peuvent se lever tranquillement pour aller chercher une fiche. Comme d'habitude. Que je vais prendre cinq minutes pour aller voir ceux qui ne savent plus ce qu'ils doivent faire, ceux qui se sentent un peu perdus.
    Comme d'habitude.

    La tension reste palpable. Certains font l'effort de s'y mettre. D'autres restent bloqués. Murés en eux-même.
    Dans cette ambiance délétère, Y. pique une crise de rage. Évidemment.
    Ne pas se laisser emporter. Attendre que le feu se consume en l'empêchant de se propager.
    Je parle aux autres élèves :

    « Vous l'avez vu comme moi : Y. est très énervé. Vous savez que, dans ces moments-là, on a tous besoin de temps pour réussir à se calmer. Du coup, on va essayer de le laisser tranquille.
    Y, est-ce que tu veux prendre cinq minutes au coin bibliothèque ? »

    Il ne me répond pas. Il se bouche les oreilles.
    Ne te laisse pas entraîner. Ce n'est pas le moment de lui faire remarquer que son geste est grossier : il ne saurait pas quoi en faire ; il y trouverait un nouveau motif de s'enrager. Il sera toujours temps d'en reparler après.
    Laisse-le respirer. Sans complètement l'abandonner :

    « Bon, Y., je sais pas ce qui t'arrive. Je vais aller aider les autres élèves. J'aimerais que tu me fasse signe quand tu seras capable de m'expliquer parce que, pour le moment, je ne comprends pas ce qu'il se passe. Du coup, je ne peux pas t'aider. »

    Lentement, lentement, la tension baisse.
    Nous passons aux arts visuels.
    Et c'est la délivrance. Le calme immense d'après brasier. Un silence. Un silence non-retenu. Un silence volontaire. Pour la première fois de l'année. Les élèves se concentrent intensément sur leurs propositions de dessin pour la fresque. Et ça dure. Quelques murmures à peine. Personne ne veut briser cette paix retrouvée.
    Soulagement partagé.
    Sans trop savoir si j'ai raison de le faire, je finis par mettre un fond de musique.
    Et l'après-midi s'achève dans la douceur.
    Et c'était pas gagné.

    Mercredi : une odeur de vacances

    Ça y'est, ça sent les vacances. On a touché la limite. Rien à voir avec la violence d'hier. Simplement, on n'y est plus.
    Moi-même, je suis arrivé ce matin avec des préparations assez approximatives.
    Quant aux élèves... leur attention fait des confettis. Elle se réoriente vite, vraiment très vite, vers le copain d'en face ou d'à côté. Elle se réoriente et perd tout le reste ; le reste étant la prise en compte du groupe-classe et du maître : la loi du « cours dialogué ».
    Ça sent le dehors.
    Je n'arrive plus à les captiver.

    Il nous reste, heureusement, des projets à finir qui peuvent encore les ressaisir : un livre à terminer et la « fête des 100 jours ».

    Alors nous achevons la lecture du mystère Ferdinand dans un enthousiasme bien trop bruyant et contagieux. Bon, au moins, la fin de l'histoire les aura accrochés...

    Passage aux mathématiques : calcul vivant improvisé.

    « Nous allons écrire des histoires avec les 100 mots que les CP nous ont confiés. Je les ai tous mis dans cette boîte et, maintenant, il faut nous les repartir. Combien allons-nous chacun en piocher ? »

    Une fois le problème résolu et des duos d'écrivains constitués, une fois les mots piochés, je me recule et je les laisse longuement écrire : la « fête des 100 jours » d'école est vendredi. Il nous en reste un seul pour fabriquer nos « petits livres ».

    Mais bon, tout ça, ce sont mes préoccupations d'adulte.
    La vraie nouvelle du jour s'est jouée bien plus tôt : depuis hier, la plante n'a pas poussé !
    Immense déception... aussitôt compensée par une découverte extraordinaire : « regardez ! Regardez ! Il y a une bête dans la terre ! »
    Et les enfants de se précipiter autour du tout petit pot de fleur.

    Le banal peut ressurgir parfois, lorsque mon commentaire se tait...

    FIN

    Jean Teissier


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  • Jeudi : je froisse le temps comme un brouillon

    Contrecoup de la veille : je voudrais que tout se passe de même. Je voudrais pouvoir refaire de ma classe un espace ouvert à la polyrythmie. Alors je laisse de côté tous nos repères temporels : les sabliers, le minuteur, l'emploi du temps... La journée est placée sous le signe du temps que l'on prolonge et du retard assumé.
    Et ça ne fonctionne pas si mal, une matinée durant.
    Je prends le temps et ils me suivent. Ils sont avec moi et c'est plaisant.
    Mais c'est déjà une lézarde.
    Le jeu est inégal. De nous tous, habitants de la classe, je suis le seul qui puisse décréter qu'on va froisser le temps. Je suis un chef d'orchestre, qui impose à ses musiciens de ne plus voir leur partition pour ne suivre que ses indications. Je tombe dans une forme de charisme.

    Les sabliers, le bruitomètre, le minuteur, l'emploi du temps, les métiers, les fiches d'inscription... Tous ces outils dont, comme hier, je voudrais pouvoir me passer. Tous ces outils sont des fragments de loi convertis en objets. Ils servent, c'est certain, à réguler l'activité des élèves. Mais ils créent aussi la possibilité d'une distance entre la loi commune et la voix du maître. Elle doit, elle aussi, se soumettre aux sabliers qui sonnent, à l'emploi des métiers, à toutes nos inscriptions... C'est au travers de tels outils, manipulables, institués, que s'éprouve un passage de relais.
    En me passant de certains d'eux, je redonne, certes, de la place à une vie plus simple, moins rigoureuse. Mais je restaure aussi une vieille vérité scolaire : la domination du maître sur les élèves.

    Ça a des conséquences.
    D'abord je parle beaucoup.
    Lorsqu'on sort du cadre que chacun maîtrise, il faut expliquer. Beaucoup.
    Tout, presque tout, est fait grâce à cette forme, étroitement contrôlée par le maître, qu'on nomme « oral collectif » ou « cours dialogué ».
    Et ça fonctionne. Et c'est pas triste.
    Ils entrent avec enthousiasme dans la découverte de la multiplication par deux. Je n'en suis pas très étonné : la multiplication a tout de la puissance mystérieuse...
    Je suis nettement plus surpris de les voir me suivre avec le même degré d'enthousiasme dans le repérage de noms et verbes.
    Ce n'est pas triste donc. Même si ce n'est pas sans effets :

    Premier constat : à force de prendre du retard, le temps de maths est bien trop court. Je tombe dans un cours magistral, logique donc facile à suivre, mais ne laissant aucun temps pour leur propre gymnastique mentale. Ne leur donnant aucune chance de refaire par eux-même le parcours.
    Dans un instant de vertige, je me rappelle ces démonstrations de théorème au lycée, que nous faisions semblant d'écouter... La récréation vient à point pour balayer les traces de cette folie.

    Deuxième constat : en fin de matinée, ils se lancent dans l'écriture, sans hésiter et sans consignes. J'ai oublié de leur donner. Mais je nous ai déjà tellement saoulés de directives à écouter que je les laisse dans leur roue libre.

    Et puis survient l'après-midi.
    Je suis dans le même état d'esprit. Mais ça devient un chouïa plus difficile.
    Un gros chouïa tout de même.

    I., malade depuis deux jours, est de retour parmi nous. Façon de parler. Il ne fait rien, s'agite et tousse beaucoup.

    Il y a G. et Y. aussi. Ils sont revenus tendus, nerveux à s'en manger le pull.

    Je finis par tout arrêter pour prendre le temps de recaler les règles ; ces règles que, depuis le matin, j'ai moi-même égratignées.
    Ça ne résout rien mais ça paye.
    Ça redonne un espace connu à leur difficulté à être avec nous, ici et maintenant.
    Ça temporise.
    Et l'après-midi s'achève dans une ambiance bizarre, alimentée par l'envie continuée d'en être d'une partie des élèves et par le besoin viscéral de fuir d'une autre poignée.

    Vendredi : tout grince et craquelle

    C'est relou.
    Les rouages sont les mêmes mais tout grince et craquelle.

    Tous les élèves sont présents. Les deux enfants qui étaient malades sont revenus, fatigués, décalés, le dernier jour de la semaine. A contre-temps complet.
    Tous les élèves sont là. Mais leur attention se disperse comme des moutons qui fuient. Le temps d'en rattraper un, trois autres se sont barrés.
    Alors je m'arrête. Je recadre. Je reprends. Je répète. Encore et encore. Et je commence à m'agacer.
    Ils sont égaux à eux-même, pourtant. Ils ne font rien d'extraordinaire. Mais ça grince de partout. La machine est rouillée et ma patience dépassée. J'entre dans cet état de raideur relationnelle, entre colère feinte et sincère, où je commence à aboyer.
    Le genre d'état qui fait tache d'huile. Ils ne se supportent plus non plus. Les petits gestes deviennent des drames et, bientôt, ils s'accusent de « copier ».
    Alors ça, ça m'énerve :

    « Mais enfin ! Quand bien même ce serait vrai, qu'est-ce que ça peut te faire ? C'est pas une éval, que je sache ! Si ça se trouve, s'il te copie, c'est que t'as eu une bonne idée ! Ou alors c'est qu'aujourd'hui, il a pas envie de réfléchir mais ça, c'est son problème, pas le tien ! »

    Oui, moi aussi, je me suis connu plus malin.
    Ce jour aurait été moins raide, j'y aurais vu une occasion de débat philo autour de la notion de travail : ça veut dire quoi, travailler pour toi ? Et travailler avec d'autres ? Et puis, ça sert à quoi de travailler, au fond ?
    Mais on n'est pas toujours malin.

    Et la journée se passe, en toute inefficacité.
    En fin d'après-midi, les esprits renâclent tellement au changement d'activité que nous ne ferons pas de musique. Je leur ai fait préparer leurs sacs avant. Et le temps et la faculté d'attention qu'il nous reste se perd dans une dissipation d'énergie peu créatrice.

    Pourtant, même au milieu de cette journée de merde, des bouts d'idées jaillissent.
    Il y aura eu ce moment de vraie discussion où ils se sont appropriés le tableau pour s'interroger mutuellement sur des techniques de dessin.
    Et il y aura eu, en expression corporelle, ces moments imprévus de danse en groupe.

    Deux magnifiques pieds de nez à l'ambiance de la journée...

    Fin de la partie 2

    Jean Teissier


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