• Ce matin-là, plusieurs élèves de ma classe de maternelle étaient venus me demander s’ils pouvaient changer les intitulés des « ateliers plaisir ». Ils voulaient en proposer d’autres.

    En conseil restreint, avec le bon tiers des élèves qui étaient déjà présents, ils ont proposé de piocher dans la boîte dans laquelle étaient stockées les étiquettes qui nous servaient autrefois à écrire l’emploi du temps de la journée. Ces étiquettes n’ont en effet plus d’intérêt, puisque les élèves de ma classe choisissent librement d’aller aux différents ateliers proposés. Seules les activités encadrées par l’ATSEM ou moi-même sont « obligatoires », c’est-à-dire que nous pointons ceux qui y sont passés. Ces activités plus « scolaires », d’apprentissages normés, nous permettent d’évaluer où ils en sont afin d’adapter les ateliers qui leurs sont proposés en autonomie.

    Ce matin-là donc, certains se plaignaient que le coin informatique n’était plus ouvert aussi souvent qu’au cours de la précédente période, d’autres voulaient introduire un atelier puzzles qui avait en tant que tel disparu. Bref, mes élèves avaient des revendications et les exprimaient avec pertinence. Nous avons donc convenu lors du conseil restreint qu’il était temps d’enlever les intitulés affichés et qu’il fallait avoir la possibilité d’en choisir d’autres.
     
    Les élèves qui arrivaient en classe ont continué de sélectionner des « ateliers plaisir ». Ils les affichaient et y juxtaposaient leur nom. Lorsque la colonne du tableau a été remplie, ceux qui n’avaient pas mis leur nom se sont inscrits face aux activités proposées. Tout cela s’est fait naturellement, l’implicite fonctionnait… La matinée a démarré en apparence comme les autres jours. En arrivant en classe, les élèves ont tapé leur prénom sur l’ordinateur pour annoncer leur présence, ils ont choisi un « atelier plaisir », et vaqué en autonomie.

    Lorsque nous nous sommes regroupés, un élève a pris la parole pour expliquer le changement dans les propositions des « ateliers plaisirs » du matin. « On aime faire d’autres choses, alors il faut changer. C’est pour ça qu’on a demandé à la maitresse si on pouvait enlever les « vieux » ateliers plaisir."
    - Si on fait toujours pareil, c’est plus un vrai « atelier plaisir, on aime moins ».

    Tiens, ils associent plaisir et nouveauté, surprise… ? Six ans à peine et déjà ils ont conscience que la routine tue le plaisir…
    - On pourrait tout enlever le soir et changer chaque jour.
    - Ou alors on change quand on veut autre chose et que personne est inscrit
    - Quand y a plus de place pour mettre de nouvelles étiquettes - il montre la colonne des ateliers listés -  on doit s’inscrire. »

    J’ai proposé que nous lisions la liste des ateliers qui avaient été choisis et j’ai alors remarqué que l’étiquette « conseil des enfants » avait été glissée entre deux avec un prénom en face.
    Je me suis retournée vers A. et lui ai demandé d’expliquer : « Ben oui, il faut faire un conseil des enfants. On doit prendre une décision. A. il s’est moqué de la petite S. et elle était triste. Ça lui a fait de la peine. Il a encore fait, comme quand il s’est moqué de J. parce qu’elle était handicapée avec sa jambe et un peu grosse. » Une élève s’est levée, elle est allée chercher le tapis qui représente le monde, celui autour duquel nous nous installons lorsque nous devons prendre une décision importante, et nous avons évoqué ensemble ce qui venait de se passer.

    Quel plaisir de voir que les enfants se sont approprié le conseil, qu’ils ont conscience que certains actes nécessitent des prises de position et ne peuvent rester impunis ou ignorés. Lorsque le conseil a eu terminé de siéger, nous avons replié le tapis, et avons discuté de ce qui venait de se passer. Il a été décidé que l’étiquette « Conseil des enfants » ne pouvait être rangée avec les ateliers plaisirs, et ce, même si on aime à prendre des décisions. On a trouvé un coin visible du tableau sur lequel est placée cette étiquette. Dès qu’un enfant demande sa tenue, il inscrit son nom à côté. Chacun est donc en capacité de demander la tenue d’un conseil des enfants pour prendre des décisions, trancher dans un conflit, exposer un différend…

    Je suis heureuse de constater que mes élèves ont compris qu’il existait des espaces d’échanges et de prise de décisions, qu’ils sont suffisamment en confiance pour oser les utiliser. Ils se savent entendus, ils sont valorisés dans leur pensée et leur capacité à s’organiser. Il me semble que l’initiative d’A. (proposer de tenir un conseil des enfants afin de gérer l’attitude de son camarade) montre bien que le projet présenté en septembre aux parents d’une classe coopérative avec entraide, responsabilités, liberté participe à la transmission des valeurs citoyennes.

    Clothilde Jouzeau, enseignante en grande section de maternelle


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  • Cette année, j'ai eu ENFIN une vraie classe multi-âges : CP/CE1/CE2.

    Il a fallu du temps pour que la classe « roule », que les élèves s'y retrouvent dans les fichiers de travail collectifs, apprennent à gérer leurs plans de travail, se saisissent des outils (dictionnaires, fichiers de vocabulaire, matériel de manipulation mathématique..), se lancent dans des projets, donnent leur avis, cherchent, inventent, osent...

    Et ce matin, c'est la cerise sur le gâteau ! Quel bonheur !

    Je m'explique : Comme nous partons en classe verte en ce mois de juin, il faut prévoir les repas qui seront faits en autonomie.  Deux élèves avaient téléphoné la semaine dernière à la boulangerie pour s'assurer des jours d'ouverture. Restait l'épicerie. Chacun s'active ce matin tranquillement quand retentit un cri «  Et l'épicerie ! Il faut téléphoner ! »

    C'est S. un grand costaud de CE2. C'est un enfant studieux, mais mal à l'aise dans son corps trop grand, trop gros, maladroit dans ses gestes et ses relations. Un timide qui zézaie. Un anxieux qui panique quand bien souvent il se retrouve décalé, perdu dans sa page ou dans son discours. Je lui réponds calmement qu'en effet c'est son travail, il s'y était engagé. Alors, avec un sourire ravi, il fouille et trouve le bottin. Longuement, il cherche le numéro. Puis part demander le téléphone dans la classe voisine.  « Taisez-vous tous ! Je vous répète mon texte ! » lance-t-il péremptoire. Chacun l'écoute. N. lui précise qu'il vaut mieux demander « Êtes-vous ouvert ? » plutôt que «  Êtes-vous disponible ? » A. lui conseille de parler lentement parce qu'il a un cheveu sur la langue. "Ça y est, je suis prêt maîtresse. Mais j'ai trop trop peur ! »

    Et S. se lance. Toute la classe l'écoute, dans un silence absolu s'expliquer au téléphone, demander, répondre à des questions. Je n'ai pas pensé à mettre le haut-parleur. C'est fini. Il raccroche. Il a une mine réjouie. « Si tu savais comme j'avais peur maîtresse ! »
    Il a conscience d'avoir osé se lancer, dépassé sa timidité, vaincu ses difficultés d'élocution. Il rayonne ! Et moi, j'ai vu un enfant chercher avec patience dans l'annuaire, prendre à bras le corps un travail et tenir son engagement. Réussir, avec l'appui de toute la classe. Et l'air de rien, la classe entière pouvait parler en franchise du zézaiement de S.

    Marie-Ève Collard-Thivillier
    St Etienne 42


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  • Qui n'a pas dans sa classe des élèves qui ne s'intéressent qu'à une chose, trouvant difficilement un intérêt à ce qui n'est pas footballistique, pokémonial, ou d'autres thématiques, certes dignes d'intérêt, mais d'une manière très souvent exclusive ?

    Ou alors des enfants qui ont en eux une (des) préoccupation(s) envahissante(s), empêchant toute distance et parfois tout apprentissage.

    C'est d'ailleurs pour aider les enseignants sensibles à ces empêchements présents dans toutes nos classes - qu'on le veuille ou non - que j'ai élaboré avec des partenaires clowns et enseignants un site consacré aux "empêchements à apprendre" : Le site des empêchements à apprendre

    Il y a dans ce site, parmi trente empêchements proposés, un que nous avons intitulé : "Moi, y a que ça qui m'intéresse". C'est sur cette thématique que nous avons récemment réfléchi, mes élèves de CE1 et moi-même.

    D'abord, nous avons visionné la scène initiale qui pose la situation : trois clowns préparent un pique-nique, mais Schlémil, un des trois clowns, a une fixation : la quantité 5 qui correspond au nombre de boutons de son gilet. C'est cette quantité-là qui l'obsède. Exclusivement. Ce qui l'empêche d'avancer dans sa préparation du pique-nique.

    Les enfants observent la scène, réagissent, visionnent les émotions des clowns consécutives à cette scène, expriment leur accord ou désaccord avec chacune de ces émotions, et puis, je fais le lien avec leur propre vécu par cette question : "Et vous, avez-vous des pensées, des sujets qui prennent beaucoup de place en vous ?"

    Les réponses sont étonnantes :

    - Moi, je pense beaucoup à l'imaginaire et ça me dérange beaucoup. Surtout depuis que je me suis inventé un ami imaginaire, je pense tout le temps à lui.

    - Moi, c'est un peu pareil, mais je pense de mon côté à des bonnes notes imaginaires.

    - Moi, je ne pense qu'à la moto.

    - Moi, je pense beaucoup à un chien, mais mes parents ne veulent pas en avoir.

    - Avant, quand j'étais petite, je faisais des rêves ou des cauchemars et j'avais tout le temps peur de faire le même rêve ou le même cauchemar.

    - Quand mon cochon d'Inde a été mort, j'y pensais beaucoup, surtout quand je regardais sa cage.

    - Ma chambre est mal rangée, j'aimerais bien la ranger, mais comme je n'y arrive pas bien, je pense toujours à ma chambre.

    - Il y a des gens qui disent qu'il y aura la fin du monde, donc je pense beaucoup à ça.

    - J'ai regardé un film qui m'a fait faire des cauchemars et je me rappelle toujours ce film.

    Je suis convaincu que ces fixations, le plus souvent ignorées de nous enseignants car non manifestes dans le comportement des enfants, ont une influence certaine sur la possibilité d'apprendre chez certains de nos élèves.

    Après ce temps d'expression, nous avons regardé des solutions apportées par les clowns puis j'ai demandé aux élèves ce qu'à leur avis nous pourrions faire pour que ces "obsessions" n'empêchent pas d'apprendre :

    - On pourrait se changer les idées.

    - Sur la fin du monde, on n'a pas à s'inquiéter, car on n'a qu'à penser que la fin du monde, ce sera quand tout le monde sera mort, c'est dans très longtemps.

    - Il faut faire autre chose qui n'a pas de rapport avec la moto, par exemple.

    - Il n' y aura jamais la fin du monde, car quand il y aura des gens qui seront morts, il y aura des gens qui seront vivants.

    - Sur la fin du monde ou sur les personnages imaginaires, il faut penser à la vérité, à ce qui se passe maintenant, pas à ce qui se passe plus tard ou autre part.

    - A celui qui parle tout le temps de la même chose, il faut lui parler d'autre chose.

    - Il faut essayer les choses qu'on n'a jamais essayées, les choses qu'on n'aime pas.

    - Il faut méditer, penser à autre chose. Par exemple, méditer sur un arbre à la place de la moto.

    Ce "temps des penseurs" (Le Temps des penseurs), dans lequel les enfants ont un espace pour réfléchir à leur statut d'élève et à ce qui ne va pas de soi dans ce dit statut, est un vrai moment de jubilation pour les enfants comme pour moi-même : en effet, ces pensées que je vous ai fait partager, elles sont là, elles jouent un rôle dans leur apprentissage, il serait bien dommage de ne pas pouvoir les dire, de ne pas pouvoir les entendre.

    Daniel Gostain


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  • Comme à chaque retour de vacances, les élèves m’aident à vider les sacs que j’apporte de la maison. Cette fois, il y avait aussi dans un coin de la classe le matelas, du vieux canapé convertible que je venais de jeter. Il était négligemment posé.

    Les élèves ont commenté, « C’est un lit ? Non, c’est un matelas ? ... » Ils tournaient autour, s’interrogeaient sur sa signification. « C’est pour faire la sieste ? On va se coucher ? » Puis un élève plus hardi est venu me demander s’ils pouvaient aller sur le matelas. Ils se sont couchés à plusieurs et presqu’immédiatement l’un d’eux s’est levé et a fait une première roulade. Un autre l’a suivi. Plusieurs élèves se sont rassemblés autour du matelas. Les autres sacs étaient vidés, ou ne retenaient plus leur attention. Il y a alors eu un semblant de bousculade et celui qui avait demandé l’autorisation d’aller sur le matelas a pris la parole : « Pas comme ça. On peut pas être trop. Trois ou quatre maximum  !
    -    On fait comme pour les ateliers libres ! »

    Plaisir VECU 111 : Un matelas pour tapis de gym !

    Comme il était agréable de les entendre s’organiser et fixer en autonomie la première règle d’une utilisation sûre de cet espace de liberté. Les élèves ont conscience des risques encourus. Ils ont d’ailleurs été explicités lors du conseil des enfants :
    -    On peut pas être trop parce que sinon on se fait mal. On doit faire les roulades chacun son tour. Tout à l’heure on s’est cogné la tête avec A.. On peut pas faire la roulade si on est deux.
    -    Comme quand on est en motricité. On attend qu’il y ait plus personne sur le tapis.
    -    Si on veut faire quelque chose de difficile, c’est dangereux. »
    Les règles étaient posées :
    -    Pas plus de quatre
    -  Pas de figure nouvelle ou compliquée sans la présence d’un adulte qui accompagne et sécurise.

    Plaisir VECU 111 : Un matelas pour tapis de gym !

    Ces modalités ont été proposées par les élèves, parce qu’ils sont habitués à prendre des décisions, parce que leur parole est écoutée et entendue au quotidien. Je me suis contentée de noter et d’apprécier leur capacité à l’autogestion. Les enfants qui se savent écoutés et ont l’habitude de faire des propositions sont enclins à prendre des décisions. Ils les justifient d’ailleurs avec pertinence.

    Depuis ce jour, je sors régulièrement le matelas dans l’espace libre de la classe, le plus souvent à la demande des élèves. Ils ont d’ailleurs beaucoup progressé. Les plus timorés savent maintenant tous faire la roulade en avant, la plupart en arrière aussi. Certains inventent des figures que des camarades reproduisent. Ils ont appris à faire la roue aussi.
    Ce dispositif au sein de la classe, a permis à un plus grand nombre de s’essayer sans se sentir contraint ou regardé par l’adulte. Cette liberté de faire quand l’envie se fait sentir favorise la confiance en soi et les interactions entre les enfants. Les groupes de trois se font et se défont. Chacun est tour à tour celui qui suggère une nouvelle figure, celui qui montre, ou celui qui reproduit.
    Comme les enfants, j’aimerais que la classe soit plus grande, pousser les murs pour que cet espace soit permanent…

    Clothilde Jouzeau-Kraeutler, enseignante en grande section de maternelle


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  • Partir avec les élèves en classe transplantée demande parfois un peu de doigté dans les relations avec les parents.

    Enseignante en REP+, je pars chaque année et rarement avec  la totalité des élèves. Je respecte totalement ce choix de certains parents de ne pas laisser partir leur enfant... Après tout, qui suis-je pour déclarer une séparation bénéfique ? La chance que j'ai, c'est de les garder 3 ans.

    A. n'est pas partie ni la première année en CE2, ni la seconde en CM1... Séparation impossible pour la maman qui me disait : "Loin de moi, elle va mourir". Arrivée en CM2, A. voulait vraiment partir, sa maman et son papa  l'ont laissée nous accompagner pendant 10 jours en classe équitation. Les retrouvailles furent à la hauteur émotionnelle de la déchirure consentie. Les larmes coulaient sur les joues de la mère et de la fille. Mais le moment le plus émouvant fut le lendemain lorsque la maman fonça sur moi en me remerciant  par ces mots : "A. vient de naître une deuxième fois grâce à vous. C'est une renaissance, Merci maîtresse ! "

    H., elle, n'est jamais partie pendant ces trois années. Lorsque j'ai eu son petit frère en classe, je pensais qu'il ne partirait pas non plus. À la fin de la réunion de présentation de la classe de neige, son papa s'est approché de moi : "Sabine, je n'ai pas laissé partir H., ce n'est pas juste que son frère parte". Je lui ai alors expliqué qu'être parent c'est le métier le plus difficile au monde et qu'il avait le droit de revenir sur ses décisions, qu'il pouvait dire à sa fille ses regrets et qu'en tant qu'aînée, elle avait "essuyé les plâtres"... Son frère est parti les trois années suivantes et même le petit frère de CP ! H. est partie quant à elle en Angleterre avec sa classe de 4ème.

    Certains parents nous offrent d'autres belles surprises: la maman de M. qui m'a écrit une petite carte pendant le séjour transplanté en me remerciant chaleureusement, ou bien celle de C. qui me dira que jamais sa fille n'aurait connu les joies du ski, faute de subsides à la maison.
    Et que dire de ce texto reçu récemment, plusieurs jours après notre retour: "Bonjour Sabine, je n'ai pas eu l'occasion de vous voir depuis la classe de découverte. Je voulais vous remercier pour ce voyage. A. ne parle que de cette classe équitation et en plus d'être devenue beaucoup moins râleuse, elle est maintenant plus autonome à la maison!"

    Allez ! L'année prochaine, nous repartons ! Enfants, parents et enseignants, ces classes nature sont autant de routes sur lesquelles chacun chemine à son rythme.

    Sabine Gessain


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