• L’année dernière, avec ma classe de CE2-CM1-CM2, nous avons mené une correspondance. Ma classe était située dans une école REP+ de la Porte de Clignancourt, tandis que celle de nos correspondants était située en milieu rural, en Charente-Maritime. Avec mon collègue, nous nous étions choisis, dans l’idée notamment de permettre aux élèves d’appréhender, connaitre des milieux de vie très différents. Le résultat fut d’une grande richesse.

    Dès le contrat de correspondance, nous avons organisé une alternance entre envois collectifs et envois individuels. Les envois collectifs ont donné lieu à des échanges d’exposés, d’enquêtes, d’expériences diverses et variées, mais aussi et surtout à une étude comparative de nos milieux respectifs, propice au travail approfondi dans le domaine de la géographie ! Dans ce contrat, chacun des enseignants s’engageait aussi auprès des élèves à faire tout son possible pour organiser une rencontre entre les deux classes. Très vite, c’est la classe de Charente-Maritime qui s’est engagée dans le projet d’organiser une classe de découverte autogérée à Paris.

    Mes petits parisiens étaient baba de découvrir au fil de nos échanges toutes les montagnes déployées par leurs camarades pour mener à bien un tel projet. Tandis que nous nous apprêtions de notre côté à partir en classe de découverte grâce à la Mairie de Paris, nos correspondants multipliaient quant à eux ventes et événements en tous genres pour financer seuls un aller-retour en TGV, un séjour en auberge de jeunesse, les courses pour les repas, les tickets de métro sur place…

    C’est alors que, dans ma classe, grâce aux propositions du conseil, est née l’idée de payer à nos correspondants une journée complète à la Cité des Sciences. Et hop ! Calcul du budget, réalisation de cartes postales à vendre par les élèves, comptage régulier du pécule ainsi accumulé, évaluation de la somme restante à trouver, demande à la coop de l’école : les mathématiques naturelles sont arrivées dans la classe !

    Finalement, durant 3 jours au cœur du mois de mai, les deux classes se sont rencontrées avec plein de partages : une journée à la Cité des Sciences de La Villette, une matinée dans notre école sur des ateliers gérés par les élèves, et puis une autre matinée à la Tour Eiffel, qui était un moment aussi riche pour les Parisiens que pour ceux de Charente-Maritime. Joie teintée de trac des rencontres individuels après près d’une année d’échanges individuels entre chaque binômes de nos deux classes, fierté de faire découvrir le métro, émerveillements partagés au cœur d’un Paris aussi méconnu de mes élèves que mystérieux pour les élèves de mon collègue. Pour nous, enseignants, la satisfaction de faire entrevoir à ces enfants la possibilité d’inventer une communauté malgré tellement de distances…

    Au fil des correspondances individuelles, il a fallu apprendre à écrire bien, à écrire juste, à se dévoiler pour apprendre de l’autre, et enfin à partager. Quelle expérience dans le domaine du « savoir écrire et manier la langue » ! Les élèves de ma classe, issus d’un milieu très populaire, majoritairement immigré, enclavé dans un ghetto social, ont découvert qu’il existait partout des enfants avec qui ils pouvaient échanger et se comprendre, simplement par le pouvoir de l’écriture. Un horizon s’est ouvert dans leur vie. Et je pense que mon collègue pourrait en dire autant pour ses élèves des campagnes de la Charente Maritime !

    L’un des temps les plus forts pour cette correspondance individuelle fut le moment du retour des vacances en janvier. Mes petits élèves aux parents Maliens, Sénégalais, Sri Lankais, Algériens, Tunisiens, Marocains, Haïtiens, Ivoiriens… reçurent des lettres peuplées de « Bonne année », de récits de réveillon de Noël et de cadeaux en tous genres… Leur première réaction fut la perplexité : « Maitresse ! On n’a rien à leur raconter, nous. » Déjà, courant octobre, au moment des présentations, la question des « origines » (pour mes élèves, « racines venues d’un autre pays ») avait été posée… Chez nous, ce fut l’occasion de nous interroger sur les rites et coutumes à travers la classe, à travers le monde. Beaucoup ont cherché à décrire les fêtes pratiquées dans leurs familles respectives autour des enfants et des cadeaux, mais aussi de la nourriture. D’autre y virent l’occasion de recherches approfondies au sujet des pays d’origine de leurs parents. Tout à coup, apprendre à l’autre quelques mots d’une autre langue pratiquée à la maison mais pas à l’école est devenue une fierté. En échange, certains ont reçu des descriptions de fêtes et recettes charentaises.

    Et l’envie de s’écrire pour devenir amis est restée ; Et des envies d’aller parcourir la France / le monde sont nées !

    Magali Jacquemin


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  • A l'âge de trente-trois ans, j'ai bifurqué dans ma vie professionnelle pour devenir enseignant, enseignant en élémentaire. Ce choix, je ne l'ai jamais regretté.

    Très vite, j'ai cherché la façon de faire apprendre qui me "parle", de rencontres en rencontres, de stages en stages, et c'est l'esprit de la pédagogie Freinet qui m'a le plus séduit, qui est de permettre à des enfants, pas seulement élèves, de s'exprimer, de chercher, de partager, de penser de la façon la plus libérée possible.

    Cette pédagogie Freinet, je l'ai explorée dans toutes ses facettes, celles qui la rendent vivante, comme celles qui la questionnent, la bousculent. Et je continue à le faire. En compagnie de partenaires passionnés comme moi, acceptant toujours de se remettre en question(s), prêts à dire leurs fiertés comme leurs doutes (fréquents), ce qui est malheureusement rarement le cas à l'école.

    Ce vivant, j'aime le retrouver dans ma classe, dans ce mouvement qui anime les enfants, un mouvement qui manifeste un élan, une vitalité, une présence. Et qui se voit.

    Mais, il y a un MAIS. Cette liberté est battue en brèche par toutes les injonctions venues de haut (qui se transforment en injonctions que nous nous donnons à nous-mêmes), et qui nous susurrent : "Ces enfants sont d'abord des élèves. Ils ne savent pas ce qui est bon pour eux. Vous devez le leur inculquer. Vous êtes leur maître !"

    Pourtant, je rencontre de nombreux enseignants qui voudraient faire autrement, qui voient leur rôle comme passeurs plus que comme managers. Souvent des jeunes.

    Alors, ce week-end dernier, avec un groupe de "copains" qui mènent le même combat que moi, nous nous sommes mobilisés, et avons créé un espace neuf, précieux, mutualisé, pratique, pour aider tous ceux qui veulent travailler autrement.

    Le voilà : Se lancer en pédagogie Freinet

    Pour que le devoir d'apprendre se métamorphose en plaisir d'apprendre !

    Daniel Gostain


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  • Le travail avec des adultes apprenants est parfois l’occasion aussi de fortes émotions...

    Justine est arrivée en janvier dans le groupe d'alphabétisation d'adultes, transformé pour la plupart des apprenantes en groupe d'apprentissage français langue étrangère. Nous voici avec elle revenus à notre mission originelle : même si elle récite l'alphabet sans erreur et peut écrire (ou plutôt dessiner) les lettres, Justine, 24 ans, ne sait pas lire du tout. Curieusement, elle repère toujours le « a » et sait le prononcer. Mais pas les autres lettres dont pourtant elle connait le nom. Dans les faits, elle n'est jamais allée à l'école élémentaire. De son passage à la maternelle qu'elle a fréquentée avant de rejoindre un IME, elle m'a montré un jour avec beaucoup de fierté des photos de classe où elle sourit au milieu de ses petits copains de trois/quatre ans. Je les ai tous reconnus – je les avais retrouvés plus tard au cycle 3 –, mais pas elle. Ça m'a fait tout drôle, cette petite fille qui, tout à coup, disparait du groupe. Et le groupe continue, sans elle. Personne, parmi ces enfants, jamais, à l’école élémentaire, n'avait évoqué sa présence.

    Des années plus tard, inscrite au cours d’alphabétisation pour adultes, elle a fait preuve d'une étonnante assiduité aux quatre séances hebdomadaires, ce qui lui demandait à chaque fois un déplacement en train, une longue marche dans la ville et une attente de plus d'une heure dans la gare de départ. Elle est venue été comme hiver, qu'il pleuve ou qu'il vente, qu'elle soit en forme ou un peu grippée.
    Chaque fois, elle s'est pliée avec un plaisir évident à nos demandes, a participé au quoi de neuf ?, a écrit – en dictée au formateur – des textes libres qui parlaient d'elle, a commencé à syllaber, s'est efforcée à faire des devoirs qu'elle s'était donnés elle-même pour le lendemain, a « attrapé » de nombreux mots qu'elle identifiait globalement, pour... tout oublier systématiquement à la séance suivante.
    Seul restait le « a ».
    Ou peu s'en faut.
    Nous voyions bien que quelque chose était possible avec elle, qu'elle n'était dénuée ni de logique ni de désir d'apprendre. Nous étions par ailleurs convaincus qu'il nous faudrait du temps pour que la Méthode naturelle agisse avec elle, en commençant par déconstruire ce qui avait été peut-être à l'origine de ses incapacités et, en s'appuyant sur du sens, celui de la vie, la sienne d'abord, par reforger une meilleure estime de soi.
    Et nous avons tenu le cap. Elle entrait avec le sourire, visiblement contente d'être là.

    Mais en juin, toujours rien.
    Alors j'ai commencé à douter.
    Étions-nous armés pour faire face à une situation de léger handicap mental ? Mes collègues de l'association étaient moins pessimistes, peut-être parce qu'ils n'avaient pas, comme moi, failli la connaitre enfant, n'avaient pas nourri non plus l'espoir plus ou moins conscient de récupérer, des années après, la petite fille disparue de la photo.
    Mieux ancrés dans le présent avec elle, ils s'accrochaient davantage aux résultats de la séance, quand bien même ceux-là s'évaporaient le lendemain. Ils y voyaient un signe encourageant. Après tout, ce qu'elle avait su faire pour le « a », pourquoi ne saurait-elle pas le faire pour le reste ?

    Et puis, le dernier jour est venu et avec lui un petit bilan pendant lequel les apprenants ont été invités à s'exprimer sur leurs impressions de progrès ou non, et sur leurs souhaits pour l'an prochain.
    Justine a dit : « Moi, j'ai beaucoup appris cette année – et là, j'ai tendu l'oreille à l'en décrocher –, j'ai appris à avoir plus confiance en moi. Par exemple, maintenant, quand je sais qu'il y a un boulot possible pour moi, comme à la pouponnière de Molsheim, j'y vais, je pose ma candidature, je me fais aider pour écrire la demande. Je suis contente. »
    Et nous donc !
    Et moi donc : à la place vide, sur les photos de classe des cours moyens, un vague contour commence à se dessiner…

    Martine Boncourt


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  • Ce matin-là, plusieurs élèves de ma classe de maternelle étaient venus me demander s’ils pouvaient changer les intitulés des « ateliers plaisir ». Ils voulaient en proposer d’autres.

    En conseil restreint, avec le bon tiers des élèves qui étaient déjà présents, ils ont proposé de piocher dans la boîte dans laquelle étaient stockées les étiquettes qui nous servaient autrefois à écrire l’emploi du temps de la journée. Ces étiquettes n’ont en effet plus d’intérêt, puisque les élèves de ma classe choisissent librement d’aller aux différents ateliers proposés. Seules les activités encadrées par l’ATSEM ou moi-même sont « obligatoires », c’est-à-dire que nous pointons ceux qui y sont passés. Ces activités plus « scolaires », d’apprentissages normés, nous permettent d’évaluer où ils en sont afin d’adapter les ateliers qui leurs sont proposés en autonomie.

    Ce matin-là donc, certains se plaignaient que le coin informatique n’était plus ouvert aussi souvent qu’au cours de la précédente période, d’autres voulaient introduire un atelier puzzles qui avait en tant que tel disparu. Bref, mes élèves avaient des revendications et les exprimaient avec pertinence. Nous avons donc convenu lors du conseil restreint qu’il était temps d’enlever les intitulés affichés et qu’il fallait avoir la possibilité d’en choisir d’autres.
     
    Les élèves qui arrivaient en classe ont continué de sélectionner des « ateliers plaisir ». Ils les affichaient et y juxtaposaient leur nom. Lorsque la colonne du tableau a été remplie, ceux qui n’avaient pas mis leur nom se sont inscrits face aux activités proposées. Tout cela s’est fait naturellement, l’implicite fonctionnait… La matinée a démarré en apparence comme les autres jours. En arrivant en classe, les élèves ont tapé leur prénom sur l’ordinateur pour annoncer leur présence, ils ont choisi un « atelier plaisir », et vaqué en autonomie.

    Lorsque nous nous sommes regroupés, un élève a pris la parole pour expliquer le changement dans les propositions des « ateliers plaisirs » du matin. « On aime faire d’autres choses, alors il faut changer. C’est pour ça qu’on a demandé à la maitresse si on pouvait enlever les « vieux » ateliers plaisir."
    - Si on fait toujours pareil, c’est plus un vrai « atelier plaisir, on aime moins ».

    Tiens, ils associent plaisir et nouveauté, surprise… ? Six ans à peine et déjà ils ont conscience que la routine tue le plaisir…
    - On pourrait tout enlever le soir et changer chaque jour.
    - Ou alors on change quand on veut autre chose et que personne est inscrit
    - Quand y a plus de place pour mettre de nouvelles étiquettes - il montre la colonne des ateliers listés -  on doit s’inscrire. »

    J’ai proposé que nous lisions la liste des ateliers qui avaient été choisis et j’ai alors remarqué que l’étiquette « conseil des enfants » avait été glissée entre deux avec un prénom en face.
    Je me suis retournée vers A. et lui ai demandé d’expliquer : « Ben oui, il faut faire un conseil des enfants. On doit prendre une décision. A. il s’est moqué de la petite S. et elle était triste. Ça lui a fait de la peine. Il a encore fait, comme quand il s’est moqué de J. parce qu’elle était handicapée avec sa jambe et un peu grosse. » Une élève s’est levée, elle est allée chercher le tapis qui représente le monde, celui autour duquel nous nous installons lorsque nous devons prendre une décision importante, et nous avons évoqué ensemble ce qui venait de se passer.

    Quel plaisir de voir que les enfants se sont approprié le conseil, qu’ils ont conscience que certains actes nécessitent des prises de position et ne peuvent rester impunis ou ignorés. Lorsque le conseil a eu terminé de siéger, nous avons replié le tapis, et avons discuté de ce qui venait de se passer. Il a été décidé que l’étiquette « Conseil des enfants » ne pouvait être rangée avec les ateliers plaisirs, et ce, même si on aime à prendre des décisions. On a trouvé un coin visible du tableau sur lequel est placée cette étiquette. Dès qu’un enfant demande sa tenue, il inscrit son nom à côté. Chacun est donc en capacité de demander la tenue d’un conseil des enfants pour prendre des décisions, trancher dans un conflit, exposer un différend…

    Je suis heureuse de constater que mes élèves ont compris qu’il existait des espaces d’échanges et de prise de décisions, qu’ils sont suffisamment en confiance pour oser les utiliser. Ils se savent entendus, ils sont valorisés dans leur pensée et leur capacité à s’organiser. Il me semble que l’initiative d’A. (proposer de tenir un conseil des enfants afin de gérer l’attitude de son camarade) montre bien que le projet présenté en septembre aux parents d’une classe coopérative avec entraide, responsabilités, liberté participe à la transmission des valeurs citoyennes.

    Clothilde Jouzeau, enseignante en grande section de maternelle


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  • Cette année, j'ai eu ENFIN une vraie classe multi-âges : CP/CE1/CE2.

    Il a fallu du temps pour que la classe « roule », que les élèves s'y retrouvent dans les fichiers de travail collectifs, apprennent à gérer leurs plans de travail, se saisissent des outils (dictionnaires, fichiers de vocabulaire, matériel de manipulation mathématique..), se lancent dans des projets, donnent leur avis, cherchent, inventent, osent...

    Et ce matin, c'est la cerise sur le gâteau ! Quel bonheur !

    Je m'explique : Comme nous partons en classe verte en ce mois de juin, il faut prévoir les repas qui seront faits en autonomie.  Deux élèves avaient téléphoné la semaine dernière à la boulangerie pour s'assurer des jours d'ouverture. Restait l'épicerie. Chacun s'active ce matin tranquillement quand retentit un cri «  Et l'épicerie ! Il faut téléphoner ! »

    C'est S. un grand costaud de CE2. C'est un enfant studieux, mais mal à l'aise dans son corps trop grand, trop gros, maladroit dans ses gestes et ses relations. Un timide qui zézaie. Un anxieux qui panique quand bien souvent il se retrouve décalé, perdu dans sa page ou dans son discours. Je lui réponds calmement qu'en effet c'est son travail, il s'y était engagé. Alors, avec un sourire ravi, il fouille et trouve le bottin. Longuement, il cherche le numéro. Puis part demander le téléphone dans la classe voisine.  « Taisez-vous tous ! Je vous répète mon texte ! » lance-t-il péremptoire. Chacun l'écoute. N. lui précise qu'il vaut mieux demander « Êtes-vous ouvert ? » plutôt que «  Êtes-vous disponible ? » A. lui conseille de parler lentement parce qu'il a un cheveu sur la langue. "Ça y est, je suis prêt maîtresse. Mais j'ai trop trop peur ! »

    Et S. se lance. Toute la classe l'écoute, dans un silence absolu s'expliquer au téléphone, demander, répondre à des questions. Je n'ai pas pensé à mettre le haut-parleur. C'est fini. Il raccroche. Il a une mine réjouie. « Si tu savais comme j'avais peur maîtresse ! »
    Il a conscience d'avoir osé se lancer, dépassé sa timidité, vaincu ses difficultés d'élocution. Il rayonne ! Et moi, j'ai vu un enfant chercher avec patience dans l'annuaire, prendre à bras le corps un travail et tenir son engagement. Réussir, avec l'appui de toute la classe. Et l'air de rien, la classe entière pouvait parler en franchise du zézaiement de S.

    Marie-Ève Collard-Thivillier
    St Etienne 42


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