• Plaisir VECU 811 : Les vertus de l'errance

    C. avait 8 ou 9 ans, l’âge d’être au CE2, mais elle ne savait ni lire, ni écrire. Son dessin de bonhomme de début d’année représentait une sorte d’ange : une tête, une vague robe et, au lieu de bras, quelque chose d’assez informe, un peu comme des ailes. Claudine refusait toute activité scolaire et passait la journée à se promener dans la classe et à inspecter les nombreux placards dont elle sortait les objets pour les remettre ensuite à leur place. Un peu débordée par les difficultés de la classe unique, je la laissais faire puisqu’elle ne nous dérangeait pas. Parfois même, elle nous aidait car elle savait mieux que moi où se trouvait le matériel qu’il nous fallait!

    Petit à petit, j’ai remplacé le manuel de lecture du CP par la méthode naturelle de lecture : dessin libre suivi de la dictée à l’adulte. Mais longtemps, C. refusait d'y participer.

    Un jour, vers la fin du premier trimestre, elle a accepté de dessiner : c’était un simple carré colorié. C'est aussi ce que j'ai écrit sous sa dictée: "Un carré avec du vert, du jaune et du bleu ": son premier texte. À partir de ce texte, écrit au tableau et objet d’un modeste travail collectif de lecture avec les plus jeunes élèves, elle a enfin commencé à s’intéresser aux apprentissages scolaires !

    Une fois qu’elle a su lire, elle a d’ailleurs progressé régulièrement dans les apprentissages scolaires.

    À cette époque, je ne savais pas prendre de notes sur les élèves, je ne savais pas prendre du recul par rapport à ce qui se passait dans la classe. Mon souci était de faire tourner cette classe compliquée où les enfants avaient entre 5 et 12 ans. C’était aussi la classe Freinet à laquelle, petit à petit, j'introduisais des éléments de pédagogie institutionnelle. Je pensais que l’évolution remarquable de C. était due aux possibilités d’expression libre que j’apportais par la pédagogie Freinet, et aussi à des activités de l’école maternelle que je venais de quitter et que je proposais, dans cette classe unique, à des enfants qui ne l’avaient pas fréquentée.

    Mais j'ai pensé ensuite qu’un autre élément positif a été le fait que la fillette ait pu errer librement dans la classe pendant plusieurs semaines. Elle s’est ainsi approprié l’espace de la classe avec son corps alors que les années précédentes, elle devait rester immobile dans son banc à l’ancienne. En circulant autour de nous, un peu en marge du groupe tout en entendant ce qui s’y passait (ses camarades et cette nouvelle maîtresse qui apprenaient à se parler, à s’écouter, à s’organiser), elle était comme un petit enfant qui s’occupe, à côté des grands.

    Plus tard encore, ayant entendu le témoignage d'Emmanuelle Yanni sur l’errance d'adolescents, j’ai pensé à une errance à l'intérieur de la classe comme dans un contenant où protégée, contenue, elle a pu évoluer, mûrir (je ne sais pas très bien comment le dire) jusqu'au moment où elle s’est sentie prête à se joindre au groupe et entrer dans les savoirs.

    La classe comme une matrice, qui peut être l'occasion d'une seconde naissance ?

    Marguerite Bialas


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