• Plaisir VECU 584 : Youssouf à la bibliothèque

    Il y a deux ans, l'inspectrice, qui venait d'observer ma classe de PS-MS dans cette grosse école maternelle d'un quartier dit « sensible », me demanda : « Madame, êtes-vous consciente que vos élèves ne sont pas des enfants d'ingénieurs ni d'enseignants ? » Après avoir hésité à claquer la porte, je répondis : « Oui, c'est pour ça que je suis là ». « Ces enfants-là ont besoin d'un cadre, et d'équité » continua-t-elle… me laissant dubitative : ces enfants-là…

    Pourquoi n’aurais-je pas choisi  d'exercer dans un tel contexte, alors que, il y a une vingtaine d'années, je suis venue délibérément habiter sur le secteur d'une école en ZEP pour que mes filles bénéficient, d'une part de la pédagogie « expérimentale » qu'une équipe solide y menait depuis quinze ans et d'autre part de la richesse de cotoyer des enfants d'origines diverses, tant sociales que géographiques ? Nous y avons fait tant de « belles rencontres » d'enseignants, parents et enfants. D'autres enfants n'auraient-ils pas besoin de connaître cela eux aussi ?

    Enfant, j'avais toujours trouvé étrange, voire très injuste, que, (trop?) bonne élève, je n'aie pas le droit d'aller dans une « classe de perfectionnement » comme celle de ma mère. Elle me racontait l’imprimerie, le journal ou la visite chez le boulanger du quartier. Je ne savais pas que même dans d'autres classes, certains avaient ces possibilités… J'aurais, je pense, encore plus regretté de devoir m'ennuyer docilement devant mes cahiers, à suivre un enseignant « traitant le programme ». Et je mesure combien il est long de s'émanciper après avoir suivi un tel parcours sans initiatives autorisées.

    L'inspectrice était venue quelques mois après la rentrée. Les enfants avaient appris à choisir entre plusieurs activités proposées, à s'inscrire  à l’avance, à utiliser l'atelier permanent de peinture libre (sans mélanger les couleurs dans les pots, mais beaucoup sur la feuille), de musique, à travailler à partir de « consignes ouvertes », à chercher des « bonnes idées » avec mosaïques, perles ou gommettes, à parler à leurs copains de ce qui leur tenait à cœur au « Quoi de neuf ?», à découvrir le monde de l'écrit dans le journal de la classe ou en écoutant des albums, voire en essayant de les raconter aux copains.. Pour le « cadre », je l'avais instauré, à ma manière certes : les choix et idées des enfants devaient avoir leur place.

    Certes, certains enfants avaient encore du mal à vivre auprès des autres, auraient aimé être seuls avec les adultes : ils se disputaient pour un peu de pâte à modeler, même tôt le matin parfois. Le Conseil n'était pas encore assez solide pour traiter de tous les points. La part de la maîtresse était donc encore importante pour la régulation (en tout cas à mes yeux). Quant au « Quoi de neuf ? », pour faire une place aux « petits parleurs » (timides et/ou très peu francophones), un microphone branché sur un haut-parleur se révéla vite utile pour que tout le monde entende que « papa m'a 'cheté des chewing-gums » ou que « j'ai fait du vélo au parc ».

    Youssouf, 3 ans, très discret, nous parlait souvent de chewing-gums… bleus précisait-il. C'était les seules prises de parole en grand groupe qu'il osait.

    L'année suivante, je ne pouvais garder que quelques PS dans ma classe. Youssouf et d'autres « petits parleurs » en fit partie. Il prit très vite de l'assurance en tant que « grand » (MS) dans le groupe, que ce soit avec les nouveaux copains ou avec moi. Après quelques semaines, il me fit remarquer un lundi matin qu'« il faudrait mettre le micro comme l'année dernière ». Dans ce groupe très calme, je n'avais pas pensé urgent de le réinstaller, de plus dans cette nouvelle salle où nous avions déménagé, il fallait bricoler une étagère. J'avais reporté « à plus tard » et oublié de le faire.  Il est vrai que souvent, j'avais besoin de répéter les paroles trop chuchotées. Le lendemain, je lui dis que je n'avais pas eu le temps… A son air désolé je ne me suis plus autorisée à différer. Le mercredi, Youssouf s'inscrivit le premier pour parler au « Quoi de neuf ? ». Après que chacun ait testé le nouveau dispositif en disant « bonjour » au micro, Youssouf, très cérémonieux, le saisit et prononça, l'air grave et d'une voix très assurée que je ne lui connaissais pas : « Eh ben, ma maman, elle veut pas que je vais à la bib'iothèque pour prendre un livre ! ». Après un silence et un discret échange de regards avec l'ATSEM, dont je perçus qu'elle mesurait comme moi l'importance du propos, je tentai une réponse (aucun enfant ne réagissait) : « Tu veux que j'en parle avec papa ou maman ? Un grand sourire aux lèvres, il répondit « tu en parles avec maman».

    Quelques jours plus tard, nous nous retrouvions au calme avec sa maman, qui m'expliqua (je le savais déjà) qu'elle-même ne savait pas lire, qu'elle venait d'un pays d'Afrique noire où beaucoup d'enfants ne vont pas à l'école. Elle voulait que ses enfants apprennent à lire, et il lui semblait possible que son fils de 6 ans, en CP, aille à la bibliothèque. Mais elle pensait inutile, voire impossible, qu'un petit de 4 ans le fasse, que ça ne pouvait pas lui servir. Je lui montrai les livres de la bibliothèque empruntés par la classe, lui expliquai que nous les lisions ensemble, que Youssouf connaissait donc déjà beaucoup d'albums et qu'il pouvait y aller « lire » ou emprunter gratuitement, même à 4 ans. Quelques jours plus tard, Youssouf nous raconta très fièrement qu’il était allé à la bibliothèque.

    Alors que je croisais son père pendant les vacances, je lui demandai si ses fils étaient à la Maison de l'Enfance. Il me répondit, tout fier : « Ils sont à la bibliothèque, ils y vont souvent avec son frère. »

    L'envie de grandir, la prise de confiance en soi, la coéducation ne sont pas que des mots… sans « Quoi de neuf ? », sans travail sur la confiance en soi (il s'est souvent exprimé avec enthousiasme dans ses créations picturales ou musicales avant de parler), sans la coéducation instaurée avec les parents, Youssouf aurait-il pu assouvir sa gourmandise pour les livres ?

    Ma « place du maître », je la conçois comme un accompagnement. J'ouvre des fenêtres, donne des coups de pouce au meilleur moment possible pour aider chaque enfant sur un chemin sur lequel il avance « avec son propre moteur ». La pédagogie Freinet le permet. Quand un enfant sollicite mon aide pour un projet personnel, si modeste soit-il, je pense qu'il est en bonne voie vers l'émancipation que je lui souhaite (comme je l'ai souhaité pour mes enfants) pour l'avenir. Youssouf a compris qu'on apprend à l'école, mais aussi hors de l'école, et aide ses parents à le découvrir. Les relations de confiance établies avec eux ont permis que nous soyons entendus.

    Contribuer à l'évolution de Youssouf, comme à celle d'autres enfants ou de leurs parents découvrant le monde de l'école, offre tant de gratifications. C'est à ce type de « moment champagne » que je pensais, lorsque à mon arrivée dans cette école il y a quelques années, quand  une collègue me demanda,  « comment se fait-il qu'à ton âge tu ne sois pas dans une école du centre-ville ? », je répondis : « Parce que je ne l'ai pas demandé ! » Et je pense que je ne fais pas perdre son temps à « ces enfants-là » en travaillant en pédagogie Freinet.

    Martine R


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