• Plaisir VECU 417 : Séquence émotion

    Dix-huit heures, je distribue des tracts en gare de Juvisy, des flots de voyageurs passent par vagues d’arrivée des RER. Depuis le début du mois, les arrêts de bus ont été déplacés quelques centaines de mètres plus loin. Les voyageurs ne courent plus, ils marchent d’un pas rapide, mais calme. Aujourd’hui, certains s’arrêtent pour parler, questionner le militant distributeur, ce qui n’arrivait presque jamais… quand les moteurs des bus les appelaient à ne pas traîner.

    Tout à coup, j’entends « Madame Chabrun ! », je me retourne, « Vous me reconnaissez ? »  Eh oui, je reconnais M., une ancienne élève, enfin je devine, car le changement vous vous en doutez… Devant moi se tient une magnifique jeune femme de 24 ans. Je lui dis mon étonnement qu’elle me reconnaisse ainsi après tant d’années, car si elle a changé… moi donc ! Elle me dit « une maîtresse comme vous, ça ne s’oublie pas, et avec mes sœurs – anciennes élèves également – nous en parlons encore ». M. et ses sœurs venaient du Cap-Vert, elles habitaient deux toutes petites pièces en face de la boulangerie, des conditions de vie difficiles, des résultats scolaires très moyens… les raisons habituelles pour qu’elles soient affectées dans ma classe. Comme je gardais les enfants au moins deux ans (cours double), mes collègues pensaient qu’elles pourraient y progresser, surtout avec ma « façon d’enseigner ». Ainsi de nombreuses fratries sont passées dans ma classe. Ce qui m’a fait toujours sourire : un moyen de reconnaître les vertus d’une pédagogie pourtant méprisée. D’ailleurs pendant mes années de CP/CE1, j’ai eu tous les enfants de mes collègues dans ma classe… ce qui m’a permis une certaine reconnaissance des parents d’élèves de l’école. 

    M., je l’ai eue quatre ans sur cinq, d’abord en CP/CE1 et quand j’ai changé de niveau pour un CM1/CM2, elle s’est retrouvée de nouveau dans ma classe. Normal donc qu’elle se souvienne !

    Ce qui m’a le plus touchée – surtout en tant que pédagogue –, c’est ce dont elle se souvient : le temps donné au travail personnel avec autant d’aide que nécessaire aussi bien de ma part que de celle de ses camarades, le droit de se tromper et de refaire (y compris les évaluations !) les entretiens du matin où l’on pouvait rapporter quelque chose de la maison, les correspondants et bien sûr les classes transplantées… Elle a eu aussi l’impression d’une reconnaissance de sa famille, sa maman aide-soignante travaillait beaucoup et à des heures peu compatibles avec les horaires scolaires, mais nous arrivions à parler ensemble, même si c’était hors de l’école. Tout l’avantage de vivre dans le même quartier : courses dans le même magasin (je ne voyais certaines mamans que dans les files d’attente à la caisse), transport en commun, etc.

    Avec une voix douce et chaleureuse, elle me raconte : aujourd’hui, c’est une jeune maman qui revient à Juvisy après quelques années à Bordeaux, car elle vient de retrouver du travail (sécurité dans un ministère), mais son rêve c’est de travailler dans un hôpital, auprès des malades, elle ne désespère pas et compte se former pour, mais en attendant, travailler est le plus important.

    Nous nous embrassons émues toutes les deux, elle rejoint la marche des voyageurs vers les bus et moi je reprends la distribution des tracts, peut-être un peu plus rêveuse.

    Hier soir, c’est un jeune homme qui m’interpelle à l’arrêt de bus. Intimidé, mais fier, il me raconte, ce qu’il fait aujourd’hui. Un ancien élève encore…

    Catherine Chabrun


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