• Plaisir VECU 354 : Quoi de neuf, Cédric ?

    Lorsque je participais au groupe de Soutien au Soutien avec Jacques Lévine, nous exposions au groupe soit un cas, soit une situation. C'était il y a longtemps, aujourd'hui je travaille dans une école dont le projet est largement inspiré de la pensée et de la pratique de Jacques Lévine, aussi, après avoir exposé le cas Cédric, nous avions essayé de résoudre l'énigme qu'il représentait pour l'école, en équipe.

    Cédric arrivait dans la matinée de ce premier jour de classe en maternelle accompagné de son père. Nous faisons des rentrées très échelonnées, pour faciliter l'adaptation à la première année d'école, mais il ne semblait pas impressionné par ce nouveau lieu, bien au contraire, il arrivait alors dans la classe, « comme un bolide ». Par la suite, il ne faisait que ce qu'il voulait, il grimpait sur tous les agrès en salle de motricité, il jouait aux légos et refusait de venir s'asseoir dans le groupe, il sortait de la classe pour jouer avec les jeux sur les paliers, il refusait de remonter en classe lorsqu'il était dans la cour car il voulait continuer à faire du vélo. Il était sans cesse « hors cadre » alors qu'il avait été gardé en collectivité avant son entrée à l'école. Surtout je n'arrivais pas à accrocher son regard et il parlait très mal. Ses parents expliquaient son comportement par le fait qu'ils avaient beaucoup voyagé et que Cédric se recréait à chaque fois un monde à lui, dans lequel il avait ses propres repères, il avait traversé depuis sa naissance plusieurs pays et plusieurs langues, sa mère n'ayant pas non plus le français comme langue maternelle. Elle était  très inquiète, elle posait la question d' « autisme ».

    Même si la psychologue scolaire qui l'avait observé tenait un autre discours beaucoup plus rassurant, la directrice pensait qu'il fallait faire quelque chose. Quant à moi, ce qui m'intriguait le plus c'était sa façon d'apprendre par imitation sans pouvoir accéder au sens de la situation d'apprentissage. Au quoi de neuf plus particulièrement, il restituait les différentes étapes : l'inscription, la prise de parole, les questions des autres élèves, mais sans prendre en compte la relation de soi aux autres, alors que c'est là, le sens même de cette institution. Il n'en observait que le cadre, il arrivait du fond de la classe en refusant toujours de rester dans le groupe, il s'asseyait sur la chaise, disait quelque chose d'incompréhensible en fixant un point à l'horizon et répétait distinctement« vous pouvez poser des questions » et puis il retournait jouer aux légos sans interroger ses camarades qui levaient le doigt.

    Lors d'un entretien avec ses parents, nous nous accordions sur un constat assez terrible : « Cédric n'a pas le monde symbolique ». L'année d'après, un mois après la rentrée, je quittais Cédric, pour retourner sur les bancs de l'université en congé formation, mais j'y pensais souvent. Je demandais de ses nouvelles à ma remplaçante qui me disait « Cédric il est à l'ouest, mais on a poussé ses parents à s'en occuper, à faire un bilan chez l'orthophoniste, et au CMPP. » Je revins à l'école la dernière semaine de l'année, je refis connaissance avec les élèves et mon travail d'enseignante, j'appris que tous les bilans de Cédric étaient « normaux », rien à signaler. Je m'interrogeait alors sur la validité de nos observations et surtout sur notre acharnement à traquer le hors-norme dès l'âge de trois ans.

    Ce soir j'organise une réunion avec les parents, j'appréhende ce moment parce que je dois leur annoncer que je pars à nouveau en congé de formation jusqu'à la fin de l'année, pour 3 mois. Je leur demande de s'installer sur les bancs comme le font leurs enfants et pendant ce temps, je guette, à la sortie du goûte, les retardataires, je prends 10 minutes de battement, j'ai quand même « le trac ». Enfin je rentre dans la classe pour démarrer la réunion et là, je vois Cédric assis sur ma chaise qui initie les parents au quoi de neuf. Il raconte sa situation, son père lui a acheté des cartes pokémons pour jouer avec ses copains, il énumère les différents pokémons avec leurs différentes caractéristiques et les jeux qu'il organise, puis il s'arrête et dit « j'ai fini, vous pouvez poser des questions », un père commence à parler, il lui coupe la parole en lui rappelant qu'il faut lever le doigt, il interroge ensuite une maman qui demande « est ce que les pokemons, c'est aussi pour les filles ? », il répond : « non, mais il y a des pokemons qui sont des filles. »

    Au bout des trois questions, il se lève en déclarant que maintenant c'est à mon tour de parler.

    Je me suis assise dans le cercle des parents sur les bancs, car je n'aime pas m'adressant à eux, « jouer à la maîtresse », j'observe Cédric, en mesurant le chemin parcouru, d'enfant non-institué, a-symbolique, il est devenu celui qui inverse les rôles et me passe le relais. Avec tellement d'humour et de naturel, il s'autorise à retourner la situation, du jugement des adultes sur son cas, il nous montre comment il s'est approprié aujourd'hui les différents enjeux de l'institution qui le stigmatisait. Alors que moi, j'avais perdu la maîtrise de cette réunion, il m'en redonnait le sens, il s'agissait simplement d'un quoi de neuf dans ma vie que je devais partager avec le groupe (parents et enfants). Alors je pris sa place sur la chaise pour l'expliquer en face à face, et  répondre aux questions.

    Mais le plus grand plaisir partagé a été lorsque le père de Cédric a levé le doigt et que Cédric en riant l'a interrogé, en prenant tout le temps d'articuler bien fort pour le suspens : « heu... MON PAPA », éprouvant alors une réelle jubilation, à faire entrer son père dans le cadre et à exercer un pouvoir sur lui, tout en signifiant l'universalité de cet amour, la préférence de « MON papa ».

    J'observais que les autres parents prenaient à la fois du plaisir à jouer le jeu, mais qu'ils étaient aussi quelque peu étonnés de l'enseignement de Cédric, il prenait ma place tout en restant à la sienne et c'est vrai que les adultes ne sont pas habitués à apprendre des enfants. Le père de Cédric était fier de son fils, et moi je pensais que c'était un beau cadeau qu'il me faisait, c'était comme me signifier : « tu peux partir, ce n'est pas seulement ta classe c'est aussi la mienne, la nôtre, celle que nous construisons tous ensemble jour après jour ! »


  • Commentaires

    1
    Laurence
    Vendredi 4 Avril 2014 à 01:10

    Très émouvant ce témoignage. Face à ce type d'enfant on a tendance (moi la 1ère) à lancer les troupes d'infanteries de psys, assistantes sociales, les concepts d'autisme d'hyper activité et bla bla bla. Recueillir ce formidable et nécessaire témoignage m'aide beaucoup à me dire qu'il faut que j'accorde du temps à moi à lui à la relation humaine avant de balancer un jugement qui me rassurera car il déplacera la responsabilité dans le cerveau de ce môme ou sa famille ou sa culture d'origine etc.

    Juste 2 petites questions:

    - comment ça s'est passé pour lui à long terme une fois partie en stage?

    - tu le revois aujourd'hui (dans le quartier de ton école, ou par une soeur ou un frère plus jeune qui serait dans ton école)?

     

    En tout cas 1000 mercis.

     

    Laurence (Marseille)

    2
    Mardi 29 Avril 2014 à 19:52

    merci à toi aussi, ce texte a été écrit "en direct" ... je ne suis pas encore revenue de mon congé formation. Bien sûr je suis curieuse de savoir comment Cédric va vivre son passage au cp, mais il a déjà parcouru un long chemin, j'ai confiance.

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