• Il y a deux ans, l'inspectrice, qui venait d'observer ma classe de PS-MS dans cette grosse école maternelle d'un quartier dit « sensible », me demanda : « Madame, êtes-vous consciente que vos élèves ne sont pas des enfants d'ingénieurs ni d'enseignants ? » Après avoir hésité à claquer la porte, je répondis : « Oui, c'est pour ça que je suis là ». « Ces enfants-là ont besoin d'un cadre, et d'équité » continua-t-elle… me laissant dubitative : ces enfants-là…

    Pourquoi n’aurais-je pas choisi  d'exercer dans un tel contexte, alors que, il y a une vingtaine d'années, je suis venue délibérément habiter sur le secteur d'une école en ZEP pour que mes filles bénéficient, d'une part de la pédagogie « expérimentale » qu'une équipe solide y menait depuis quinze ans et d'autre part de la richesse de cotoyer des enfants d'origines diverses, tant sociales que géographiques ? Nous y avons fait tant de « belles rencontres » d'enseignants, parents et enfants. D'autres enfants n'auraient-ils pas besoin de connaître cela eux aussi ?

    Enfant, j'avais toujours trouvé étrange, voire très injuste, que, (trop?) bonne élève, je n'aie pas le droit d'aller dans une « classe de perfectionnement » comme celle de ma mère. Elle me racontait l’imprimerie, le journal ou la visite chez le boulanger du quartier. Je ne savais pas que même dans d'autres classes, certains avaient ces possibilités… J'aurais, je pense, encore plus regretté de devoir m'ennuyer docilement devant mes cahiers, à suivre un enseignant « traitant le programme ». Et je mesure combien il est long de s'émanciper après avoir suivi un tel parcours sans initiatives autorisées.

    L'inspectrice était venue quelques mois après la rentrée. Les enfants avaient appris à choisir entre plusieurs activités proposées, à s'inscrire  à l’avance, à utiliser l'atelier permanent de peinture libre (sans mélanger les couleurs dans les pots, mais beaucoup sur la feuille), de musique, à travailler à partir de « consignes ouvertes », à chercher des « bonnes idées » avec mosaïques, perles ou gommettes, à parler à leurs copains de ce qui leur tenait à cœur au « Quoi de neuf ?», à découvrir le monde de l'écrit dans le journal de la classe ou en écoutant des albums, voire en essayant de les raconter aux copains.. Pour le « cadre », je l'avais instauré, à ma manière certes : les choix et idées des enfants devaient avoir leur place.

    Certes, certains enfants avaient encore du mal à vivre auprès des autres, auraient aimé être seuls avec les adultes : ils se disputaient pour un peu de pâte à modeler, même tôt le matin parfois. Le Conseil n'était pas encore assez solide pour traiter de tous les points. La part de la maîtresse était donc encore importante pour la régulation (en tout cas à mes yeux). Quant au « Quoi de neuf ? », pour faire une place aux « petits parleurs » (timides et/ou très peu francophones), un microphone branché sur un haut-parleur se révéla vite utile pour que tout le monde entende que « papa m'a 'cheté des chewing-gums » ou que « j'ai fait du vélo au parc ».

    Youssouf, 3 ans, très discret, nous parlait souvent de chewing-gums… bleus précisait-il. C'était les seules prises de parole en grand groupe qu'il osait.

    L'année suivante, je ne pouvais garder que quelques PS dans ma classe. Youssouf et d'autres « petits parleurs » en fit partie. Il prit très vite de l'assurance en tant que « grand » (MS) dans le groupe, que ce soit avec les nouveaux copains ou avec moi. Après quelques semaines, il me fit remarquer un lundi matin qu'« il faudrait mettre le micro comme l'année dernière ». Dans ce groupe très calme, je n'avais pas pensé urgent de le réinstaller, de plus dans cette nouvelle salle où nous avions déménagé, il fallait bricoler une étagère. J'avais reporté « à plus tard » et oublié de le faire.  Il est vrai que souvent, j'avais besoin de répéter les paroles trop chuchotées. Le lendemain, je lui dis que je n'avais pas eu le temps… A son air désolé je ne me suis plus autorisée à différer. Le mercredi, Youssouf s'inscrivit le premier pour parler au « Quoi de neuf ? ». Après que chacun ait testé le nouveau dispositif en disant « bonjour » au micro, Youssouf, très cérémonieux, le saisit et prononça, l'air grave et d'une voix très assurée que je ne lui connaissais pas : « Eh ben, ma maman, elle veut pas que je vais à la bib'iothèque pour prendre un livre ! ». Après un silence et un discret échange de regards avec l'ATSEM, dont je perçus qu'elle mesurait comme moi l'importance du propos, je tentai une réponse (aucun enfant ne réagissait) : « Tu veux que j'en parle avec papa ou maman ? Un grand sourire aux lèvres, il répondit « tu en parles avec maman».

    Quelques jours plus tard, nous nous retrouvions au calme avec sa maman, qui m'expliqua (je le savais déjà) qu'elle-même ne savait pas lire, qu'elle venait d'un pays d'Afrique noire où beaucoup d'enfants ne vont pas à l'école. Elle voulait que ses enfants apprennent à lire, et il lui semblait possible que son fils de 6 ans, en CP, aille à la bibliothèque. Mais elle pensait inutile, voire impossible, qu'un petit de 4 ans le fasse, que ça ne pouvait pas lui servir. Je lui montrai les livres de la bibliothèque empruntés par la classe, lui expliquai que nous les lisions ensemble, que Youssouf connaissait donc déjà beaucoup d'albums et qu'il pouvait y aller « lire » ou emprunter gratuitement, même à 4 ans. Quelques jours plus tard, Youssouf nous raconta très fièrement qu’il était allé à la bibliothèque.

    Alors que je croisais son père pendant les vacances, je lui demandai si ses fils étaient à la Maison de l'Enfance. Il me répondit, tout fier : « Ils sont à la bibliothèque, ils y vont souvent avec son frère. »

    L'envie de grandir, la prise de confiance en soi, la coéducation ne sont pas que des mots… sans « Quoi de neuf ? », sans travail sur la confiance en soi (il s'est souvent exprimé avec enthousiasme dans ses créations picturales ou musicales avant de parler), sans la coéducation instaurée avec les parents, Youssouf aurait-il pu assouvir sa gourmandise pour les livres ?

    Ma « place du maître », je la conçois comme un accompagnement. J'ouvre des fenêtres, donne des coups de pouce au meilleur moment possible pour aider chaque enfant sur un chemin sur lequel il avance « avec son propre moteur ». La pédagogie Freinet le permet. Quand un enfant sollicite mon aide pour un projet personnel, si modeste soit-il, je pense qu'il est en bonne voie vers l'émancipation que je lui souhaite (comme je l'ai souhaité pour mes enfants) pour l'avenir. Youssouf a compris qu'on apprend à l'école, mais aussi hors de l'école, et aide ses parents à le découvrir. Les relations de confiance établies avec eux ont permis que nous soyons entendus.

    Contribuer à l'évolution de Youssouf, comme à celle d'autres enfants ou de leurs parents découvrant le monde de l'école, offre tant de gratifications. C'est à ce type de « moment champagne » que je pensais, lorsque à mon arrivée dans cette école il y a quelques années, quand  une collègue me demanda,  « comment se fait-il qu'à ton âge tu ne sois pas dans une école du centre-ville ? », je répondis : « Parce que je ne l'ai pas demandé ! » Et je pense que je ne fais pas perdre son temps à « ces enfants-là » en travaillant en pédagogie Freinet.

    Martine R


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  • Je suis dans une classe de CM2, 23 élèves, quartier défavorisé d’Epinal. Je suis nouveau dans l’école, une équipe de cinq collègues bienveillante. Un public assez hétérogène, mais dans l’ensemble en grande difficulté.

    Depuis la rentrée, nous travaillons sur le récit de vie. On a commencé par les premiers textes libres : qui suis-je... je me présente. Je travaille sur le récit de vie, parce que je trouve que c’est une entrée assez intéressante et facile pour débloquer les enfants. J’avais repéré dans un groupe de cinq-six enfants un dégoût de l’école et des maîtres. Le récit de vie allait peut-être permettre de dire des choses d’eux, et les mettre en valeur. Deux-trois enfants m’ont dit : moi je ne raconte pas ma vie à des inconnus. Alors, on a essayé de faire en sorte qu’on puisse se raconter sans trop se dévoiler.

    Première semaine : écriture de textes libres sur soi, avec la liberté de présenter ou non son texte dans le choix de textes.

    En deuxième semaine, on a fait le lien avec la littérature, et j’ai choisi des extraits du Journal d’Anne Frank. J’avais un doute, parce que je m’étais dit : ce n’est pas facile de démarrer comme ça dès le début de l’année, par rapport au thème et à la fin tragique, même si les extraits choisis étaient plutôt plus légers. La mayonnaise a bien pris, et chaque jour on a étudié des extraits de ce Journal d’Anne Frank. On lisait ensemble et on discutait, sur le ressenti, les thèmes évoqués.

    En parallèle, une élève, qui disait qu’elle était très négative par rapport à l’école et par rapport au travail, a elle-même fait une recherche chez elle sur Anne Frank, et son texte trouvé a été un ajout dans les textes que j'apportais, une sorte de nourrissage culturel en plus sur ce thème. Et là, L. ajoute : "C’est bien d’étudier des histoires d’enfants qu’on ne connait pas et qui ont connu la guerre, et de voir que nous, on a cette chance-là de vivre dans un monde en paix et dans un pays tranquille." Et O. de renchérir : "On est un peu des gâtés-pourris."

    Il y a eu un silence dans la classe, on s’est regardé, et une discussion s’est enchaînée sur "pourquoi la guerre ?". Ça a bien dépassé ce que j’attendais. Je suis toujours quand même étonné de la force et de la pertinence que peut avoir la pensée des enfants lorsqu’ils sont mis en confiance, et j’ai vraiment pris conscience qu’il fallait faire le lien entre les textes des élèves et des textes d’auteurs.

    J’ai envie de prolonger ce moment-là par des débats philo. Il faut sentir pour cela la maturité du groupe. Là, je sens que j’ai un groupe mature. 


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  • Depuis plusieurs années que je choisis de prendre une classe de CP/CE1 (vous pouvez lire à ce sujet l'article suivant : Eloge du double-niveau), il y a plusieurs temps que je mets en place dès la première semaine : le "Je fais partager", le "Je fais un projet" et l'écriture de textes libres (même pour les CP, qui pourtant ne savent pas encore lire ou écrire des histoires : l'écriture de textes libres)

    Cette année, je me suis lancé le défi que chaque enfant de la classe écrive une histoire au cours des deux premiers journées de classe.

    En commençant toujours par un dessin, puis avec la technique de "dictée à l'adulte" pour les CP, ou en semi-autonomie pour les CE1, et le plaisir a été total : tous les enfants ont eu une idée d'histoire avec, pour les aider à se lancer, leur dessin personnel, et la plupart ont inventé des histoires de fiction, pendant que d'autres racontaient des petites scènes de leur vie quotidienne, le tout dans une ambiance apaisée de travail. A l'issue de ces deux temps d'écriture (mardi et mercredi), j'ai pu présenter chaque texte à l'ensemble de la classe.

    Voilà une vidéo et quelques photos pour illustrer ce beau moment.

    Plaisir VECU 207 : Ecrire dès le début d'un CP/CE1Plaisir VECU 207 : Ecrire dès le début d'un CP/CE1

     

     

     

     

     

    Plaisir VECU 207 : Ecrire dès le début d'un CP/CE1Plaisir VECU 207 : Ecrire dès le début d'un CP/CE1

     

     

     

     

     

    Plaisir VECU 207 : Ecrire dès le début d'un CP/CE1Plaisir VECU 207 : Ecrire dès le début d'un CP/CE1

     

     

     

     

     

     

     


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  • Les enfants auraient fait une année intensive en pratique et en technique de lecture, comme il se doit dans les programmes wink2, dans toutes les classes du CP au CM2. Ils auraient à cœur de montrer leur expertise mûrissante à tous les adultes et également entre eux.

    Les beaux jours seraient là, et avec eux une utilisation plus régulière de la cour de récréation envisageable. Les coupes et les trophées livres auraient été commandés.

    Nous sommes lundi. Des équipes de quinze élèves, constituées à parts égales, autant que possible, des enfants des classes de CP, CE1, CE2, CM1 et CM2 sont constituées. Par exemple, l'équipe 1 aura 3 élèves de CP, 3 élèves de CE1, de CE2, de CM1 et de CM2, et ainsi de suite.

    La liste des épreuves est communiquée à chaque classe. En voila quelques exemples :

    - lecture de vitesse : il s'agit de lire le plus rapidement possible de manière compréhensible, et en respectant la ponctuation,  un texte qui est le même pour chaque équipe. Le gagnant est celui qui mettra le moins de temps.

    - lecture d'endurance : il convient de lire le plus longtemps possible et sans s'arrêter un livre. Le gagnant est celui qui aura lu le plus longtemps sans s'arrêter.

    - lancer de lecture : il s'agit de lire à haute voix un texte, de telle manière qu'un adulte puisse l'entendre clairement à certaines distances (l'adulte recule de trois mètres à chaque tentative). Le gagnant est celui qui aura porté sa voix le plus loin.

    - lecture en relais : il s'agit ici d'assurer à dix la lecture d'un texte complet, le même pour tous, composé de dix phrases, sans à-coups.  L'équipe gagnante est la plus rapide.

    - lecture en longueur : il faudra lire, sans à-coups et sans se tromper, la phrase la plus longue possible. Plusieurs phrases, de plus en plus longues, sont à lire par les compétiteurs. Le gagnant est celui qui aura lu la phrase la plus longue.

    - le décath-lecture : il faudra lire un texte, à plusieurs reprises, avec les tons les plus variés possible. L'équipe gagnante est celle qui aura adopté le plus de tons différents possible.

    Du mardi jusqu'au vendredi, pendant une heure chaque jour, les équipes constituées se rassemblent pour se répartir par épreuves et les préparer. Elles disposent toutes des mêmes textes et sont entraînées par des adultes de l'école.

    Enfin, le vendredi après-midi, démarre la compétition tant attendue ! Des arbitres sont positionnés pour noter les points de chaque équipe et vérifier que l'ensemble des membres de chaque équipe (et pas seulement les meilleurs lecteurs ou ceux issus des "grandes" classes) participent aux épreuves.

    A l'issue de la compétition la remise des prix a lieu, sachant que tous les participants seront récompensés par la remise d'un livre.

     


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  • Un jour, dans ma classe, est arrivée une missive adressée à chacun des élèves et à moi-même. Nous l'avons aussitôt lue :

    CE2/CM1 : NOUS VOUS DECLARONS LA GUERRE 

     CE2/CM1, nous sommes les H et nous vous détestons, vous, et tous les élèves des écoles !

     Quoi ? Vous ne connaissez pas les H ? Vous n’avez jamais entendu parler des Homonymes ? Et pourtant, on ne cesse de vous empoisonner la vie.

     Nous sommes partout dans les textes que vous écrivez. Les a et à, les on et ont, les ou et où, c’est nous ! Et qu’est-ce qu’on rigole avec vous car vous n’arrêtez pas de vous tromper. On est plus forts que vous !

     Vous ne nous croyez pas ? Eh bien, on vous propose un défi : Toutes les semaines, on glisse à votre maître, que nous détestons aussi car il vous apprend à nous combattre, un texte avec plein de H et on verra qui l’emportera entre vous et nous. A chaque fois, soit vous marquez 1 point, soit c’est nous.

     Mais nous, les H, on sait déjà qui va gagner. On prépare déjà une grande fête des H et vous nous regarderez manger et boire.

    Ah ah ah !

       Vous avez peur, hein ?

     

    On a tous décidé de relever le défi. Chaque semaine, je les préparais à affronter un nouveau couple de H (a/à ; ou/où ; et/est ; ...) puis la bataille se faisait. On avait pour cela créé un cahier spécial "La bataille des H". Voilà la première :
     

    Bataille 1. Savoir choisir entre a et à

      Tous contre les H

     La roue __ eau __ été réparée

    Elle l'__ chuchoté __ tout le monde

    Comprends-tu ce qu'il y __ __ écrire

    Il l'__ observé __ la télé

    Il n'y __ rien __ faire

    Le renard __ couru __ toute vitesse

    Il __ dû le chercher __ la maison

    Il est parti __ la campagne

    Il __ scié et __ collé

    Mentir ne lui __ servi __ rien ?

    C'est __ St Nazaire qu'il l'__ rencontré

           CE2/CM1 : ___ pts

     H : ___ pts

     

    A chaque fin de bataille, nous comptions les points pour la classe et les points pour les H que nous affichions.

     Je vous passe les détails sur les missives reçues par la suite, notamment celle où les H décidaient de changer les barèmes de points de la bataille car ils trouvaient que je faussais les règles du jeu en préparant les élèves avec des leçons sur les homonymes.

     N'empêche qu'à la fin d'une belle série de combats, la classe a gagné et nous avons fêté la victoire.

     Et quant à savoir si les H, c'était l'invention du maître, motus et bouche cousue...

     Et vous ? Vous voulez défier les H dans votre classe ?


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